En espérant inciter, dans une interview retentissante, l'actuel chef de l'Etat à écourter son mandat, Valéry Giscard d'Estaing a donné un beau coup d'épée dans l'eau. En lui suggérant de faire passer le mandat présidentiel de sept à cinq ans, l'ex-président suggère à son ancien premier ministre de marquer un sursaut présidentiel et de signaler plus durement sa différence avec la gauche plurielle. Jacques Chirac a ignoré ces conseils. Interviewé mercredi par trois journalistes lors de la garden-party du 14 Juillet, le locataire de l'Elysée a joué la sérénité. Il a dit sa manière de concevoir à la fois l'exercice de la cohabitation, la durée de son mandat et ses rapports avec la droite.

Tout en se gaussant du don naturel de Français à vouloir changer les textes, le président de la République, très à l'aise, préfère à cette volatilité constitutionnelle, censée tout résoudre, la capacité des dirigeants politiques à aider les gens à s'adapter à l'évolution des choses. Passer au quinquennat présidentiel – réclamé par de nombreux experts et d'hommes politiques? Jacques Chirac pense que ce serait «une erreur». Il note, non sans raison, que dans l'isoloir, les Français, alors, peuvent fort bien obliger le pouvoir à la cohabitation en votant pour deux majorités différentes. Pas plus que le régime présidentiel, adapté au fédéralisme américain, le quinquennat n'est la panacée.

Jacques Chirac ne se moque pas des Français, qui en votant à droite pour le chef de l'Etat, et à gauche pour le parlement, ont voulu la cohabitation. «Ils l'ont voulue, mais pour autant que les dirigeants ne se battent pas comme des chiffonniers.» Manière encore d'ignorer Giscard, qui, en prônant la cohabitation contre nature, la voudrait moins consensuelle. Moins «émolliente» pour reprendre le mot de l'amer Philippe Séguin: Jacques Chirac se contente de sourire. Comme il fait sourire en rappelant qu'en situation normale, il y a aussi des cohabitations difficiles entre les deux têtes de l'exécutif: entre Mitterrand et Rocard. «Entre Giscard et Chirac», souffle un journaliste…

Mais cette tranquillité d'âme n'empêche pas le président de dire sa différence. Différence, dit-il, entre une gauche marquée par l'idéologie et la manie de la réglementation, et une droite héritière d'une culture de la liberté, d'une liberté responsable. L'occasion est bonne de brocarder le gouvernement Jospin sur les 35 heures et sa volonté de loger toutes les entreprises à la même enseigne. Ou de le critiquer pour ne pas vouloir réduire l'endettement de la France, ni réduire l'impôt et les charges, ni foncer dans un nouveau régime de retraites.

Quant aux équivoques de ses rapports avec l'opposition, le chef de l'Etat, joue la distance: il se dit «issu d'une famille politique», mais récuse son appartenance immédiate avec tel ou tel parti politique. Comme il s'interdit d'intervenir dans la succession à la Mairie de Paris. Manière habile d'esquiver sa responsabilité dans les déchirements de la droite. Il ajoute: «Si on exclut les itinéraires individuels qui s'affirment, on voit que ce qui la rassemble est infiniment plus important que ce qui la divise.» Mais le président lève le doigt: «Si j'avais un conseil à lui donner, je lui dirais de faire un véritable effort de réconciliation.»

«Nous entrons dans le siècle de l'éthique», ose Jacques Chirac. Pas peu fier de la conduite de la diplomatie et de l'armée françaises dans la guerre du Kosovo – certaines unités, le matin, figuraient dans le défilé du 14 Juillet, peu après un contingent marocain, hôte d'honneur – le président de la République a tenu à insister sur ce thème, qui montre la planète préoccupée non seulement d'éviter des horreurs, mais surtout de fixer des règles et de punir les contrevenants. De la Déclaration des droits de l'homme au Tribunal pénal international, des instruments voient le jour qui ont leur pendant dans les institutions régulatrices que se forge, petit à petit, la communauté internationale. Dont la dernière-née, l'Organisation mondiale du commerce.