Jacques Chirac s'est livré jeudi à un exercice traditionnel sous la Ve République, celui de la conférence de presse présidentielle. Un exercice qu'il n'apprécie pas autant que certains de ses prédécesseurs, puisque c'est la quatrième seulement depuis 1995 et la première depuis 1998. La conférence de presse élyséenne correspond à un rituel immuable. Le président fait une déclaration liminaire; et les journalistes sont conviés ensuite à poser des questions. La procédure à l'avantage de permettre d'aborder des problèmes épineux sans être accusé d'en avoir pris l'initiative.

Jamais, peut-être, à la veille d'un événement que le président a qualifié lui-même d'«historique» – l'élargissement de l'Europe – la France n'a paru dans une situation aussi floue, avec une majorité qui craint une nouvelle sanction aux élections au Parlement européen du 13 juin, qui est divisée sur la question de l'adoption de la Constitution européenne par référendum, sur l'adhésion de la Turquie à l'Europe et même sur l'étendue des réformes sociale à mener en France. Le président de la République s'est donc livré à un autre exercice: montrer qu'il est toujours aux commandes et lancer la campagne électorale sans courir le risque d'être accusé de descendre de son piédestal et de se muer en chef de parti.

Il a en effet saisi l'occasion solennelle de l'élargissement de l'Union européenne pour parler de l'Europe, souligner l'importance du scrutin, signifier son soutien au gouvernement et en particulier à son premier ministre, Jean-Pierre Raffarin, désigné, a dit Jacques Chirac, parce qu'il est «celui qui me paraissait susceptible d'avoir l'expérience et la détermination nécessaire» (message adressé à ceux qui regrettent que Nicolas Sarkozy n'ait pas été nommé à sa place – lire ci-dessous).

Jacques Chirac a d'abord voulu dissiper une inquiétude qui est l'effet immédiat de l'élargissement: l'influence française va-t-elle, comme l'affirment les anti-européens, être diluée dans l'Europe à vingt-cinq? Il a prononcé un plaidoyer pour cette Europe dont il dit qu'elle n'est ni élargie ni nouvelle, mais qu'elle est «enfin réunifiée». Il a défendu l'idée d'une «Europe qui, par rapport à d'autres grands ensembles du monde, est profondément attachée à la singularité de son modèle social, à l'initiative individuelle, aux valeurs de justice et de solidarité». «D'une Europe de la croissance, de l'emploi et de la justice sociale.»

Quant au Traité constitutionnel, le président de la République pense que «les 17 et 18 juin prochains, le Conseil européen se réunira sous présidence irlandaise, avec pour ambition d'aboutir à un accord sur le projet […]. Cet accord est aujourd'hui nécessaire et il est aujourd'hui possible». Mais il a soigneusement évité de se prononcer sur l'éventualité d'un référendum ou sur une ratification par la voie parlementaire. «Il est prématuré de trancher. Il faut conclure les négociations». «Que se passerait-il si un ou plusieurs Etats refusaient ce traité?», demande un journaliste. «Dans cette hypothèse, on reviendrait au traité de Nice, ce qui n'est pas satisfaisant», répond le président en ajoutant qu'il n'est pas contre l'idée qu'au bout d'un certain temps, si un pays n'adopte pas le traité, il soit conduit à sortir de l'Union: «Je ne suis pas contre un moyen de pression amicale sur les pays pour qu'ils l'adoptent.»

Jacques Chirac a abordé la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union, alors que le parti majoritaire semble pencher désormais pour un refus. «J'ai une conviction, qui n'est pas partagée par tout le monde, a-t-il dit, et je l'assume. […] La Turquie a une vocation européenne. […] C'est notre intérêt politique d'avoir la Turquie stable, moderne, démocratique, laïque, à côté de nous, une Turquie qui adopte nos objectifs et nos valeurs.» Mais, a-t-il ajouté, «les négociations seront longues, très longues, dix ans, peut-être plus. Elles seront difficiles. Ce n'est qu'à la fin qu'il faudra décider en fonction des résultats d'approuver ou non un traité d'adhésion. C'est à ce moment seulement que les peuples prendront leur décision.»