En 1964, De Gaulle embrassait la Chine de Mao. En établissant des liens diplomatiques avec le régime communiste, la France s'assurait un capital de sympathie politique extraordinaire avec un pays jusque-là isolé par l'Occident (seuls les pays scandinaves, la Grande-Bretagne et la Suisse avaient reconnu Pékin dans les années 50). Quarante ans plus tard, la France reste pourtant un nain économique sur ce marché chinois qui fait rêver l'ensemble de la planète. Jacques Chirac, qui veut renverser le courant, n'a donc pas lésiné sur les moyens: une armada d'industriels accompagne le chef de l'Etat français arrivé ce vendredi à Pékin pour inaugurer l'année de la France en Chine. Mais si De Gaulle passait pour un visionnaire politique, Jacques Chirac a plutôt des allures de représentant de commerce. Après un détour par Singapour et le Vietnam (où il a participé à l'ASEM, le sommet Europe-Asie bi-annuel), le président français est arrivé en force, à l'image des principaux concurrents de la France. Gerhardt Schröder, par exemple, effectue un pèlerinage annuel en Chine pour assurer la position dominante de l'Allemagne sur ce marché.

Le pari est audacieux. La France, aujourd'hui, n'est que le quatrième partenaire commercial européen de la Chine loin derrière l'Allemagne et l'Italie. Paris est obsédé par l'idée de faire aussi bien que Berlin. Durant ses cinq jours de visite, Jacques Chirac devrait assister à la signature d'une vingtaine d'accords commerciaux dont les plus importants dans les secteurs aéronautiques, ferroviaires et nucléaires. En échange, Pékin pourra compter sur l'appui renouvelé de Paris pour obtenir la levée de l'embargo européen sur les ventes d'armes, un soutien encore plus net à la position chinoise pour récupérer Taïwan et une discrétion absolue sur la question des droits de l'homme. L'Elysée a fait savoir que ce dernier problème serait abordé de façon «discrète et polie» avec la remise d'une liste de noms de prisonniers politiques dont la France se soucie.

De Chengdu à Shanghai

Jacques Chirac sera par contre dans la droite ligne du général lorsqu'il évoquera le renforcement d'un partenariat politique. «Paris et Pékin ont une vision stratégique commune, explique-t-on de source diplomatique. Nos deux pays sont favorables au multilatéralisme, à un monde multipolaire, à l'affirmation de la souveraineté. Il y a une sensibilité commune, un sens identique de l'histoire, une sympathie culturo-politique.» Cette sympathie se résume surtout à un intérêt bien compris à collaborer pour contrer l'hégémonie américaine.

Le périple chinois du président français débutera par Chengdu, la capitale de l'Ouest chinois où Pékin tente de persuader les étrangers d'investir. Il sera accueilli par le numéro quatre du régime Zeng Qinghong. A Pékin, Jacques Chirac aura des entretiens avec le numéro un du régime, Hu Jintao, le numéro deux, Wen Jiabao et le numéro trois, Wu Bangguo. A Shanghai, enfin, il rencontrera Jiang Zemin dans son nouveau rôle de leader à la retraite.

L'autre temps fort de cette visite sera l'inauguration des festivités de l'année de la France en Chine qui succède à l'année de la Chine en France. A Paris, les Français avaient illuminé la tour Eiffel en rouge pour accueillir le président chinois. Pékin sera plus modeste en éclairant une ancienne porte de la ville impériale aux couleurs du drapeau français. Quelque 380 expositions culturelles devront permettre au public chinois de se familiariser davantage avec la France, un pays associé essentiellement à une image romantique et que Paris compte bien changer.

L'année de la France

Sans doute pour incarner la «modernité française», les festivités seront inaugurées par un concert de Jean-Michel Jarre qui livrera son spectacle de musique et de lumière à l'entrée de la Cité interdite. L'artiste avait été l'un des premiers musiciens étrangers à se produire en Chine au début des années 80, un pays où il demeure toutefois un inconnu. La patrouille de France sera l'autre grande attraction du week-end. Celle-ci n'a pas reçu l'autorisation de survoler Pékin et devra effectuer ses figures sur un aéroport militaire et au-dessus de la Grande muraille. Ses avions sont toutefois cloués au sol depuis deux jours par l'épais smog pékinois. Bernadette Chirac inaugurera pour sa part une exposition sur le général De Gaulle dans l'étrange monument du Millenium érigé par Jiang Zemin pour le cap du millénaire. Le régime communiste a encore souhaité célébrer deux personnages historiques français: Louis XIV et Napoléon. La France des Lumières, de 1789 et des droits de l'homme ne sera par contre pas au programme. La Révolution française ne séduit plus la Chine du XXIe siècle.