Nuit blanche après les jours sombres. Des petites jumelles métisses avancent intimidées, serrant chacune la main d'une secouriste. Elles sont emballées comme des paquets-cadeaux dans leur couverture isotherme. Leurs grands-parents les attendent, accroupis, les bras ouverts. Premier réflexe: emmitoufler les petites dans des vêtements chauds. Deux pas plus loin, même scène: une tête blonde, short et tongs aux pieds, saute au cou de la famille. Des centaines de tableaux comme celui-là se sont succédé au terminal 3 de l'aéroport Charles-de-Gaulle, durant la nuit de mercredi à jeudi. Des moments arrosés de larmes. Enivrés de soulagement.

«Je les admire, ils ont vécu la situation très courageusement», peine à expliquer Marie, des sanglots dans la voix. Il est 21 h 20. Elle attend son fils, sa belle-fille et ses petits-enfants qu'elle a laissés en Côte d'Ivoire lorsqu'elle est rentrée en France, il y a dix ans. «Ils ont été agressés trois fois et arrivent sans rien. Vous savez, là-bas, quand on dit aux patriotes «foncez», ils foncent. Ce sont des jeunes perdus, sans éducation.» Après trente-cinq ans de vie en Côte d'Ivoire, elle a pourtant de nombreux amis ivoiriens. Puis, elle reconnaît une dame qui vivait dans le même quartier d'Abidjan il y a plusieurs années. Elle aussi attend son fils. «Je vous regarde depuis tout à l'heure, votre tête me dit quelque chose…»

Le premier avion vient d'atterrir. Une armée d'anoraks rouges se déploie. Les secouristes sont aussi nombreux que les rapatriés. Un responsable crie «famille Martin»: Marie se précipite, un sac de vêtements chauds à la main, pour serrer ses petits-enfants bien fort.

Passé minuit, l'accueil des rapatriés se poursuit dans le calme: l'organisation est réglée comme du papier à musique. Derrière les paravents qui protègent la zone d'accueil de la meute de journalistes, ça grouille de psychologues, de secouristes et de policiers. Puis tout le monde regagne son poste. Le deuxième avion vient de se poser. En attendant son père, Thomas plaisante: «Ne lui dites pas que le PSG a perdu contre Marseille, sinon il ne va pas vouloir rentrer.» Et Damien, sur la pointe des pieds, essaie d'apercevoir son jumeau, Paul. Depuis samedi, ils s'appellent toutes les deux heures, jour et nuit.

Chantal va bientôt passer le portail qui la sépare de sa famille: «Ma valise était prête depuis samedi. J'ai vu des corps dans la lagune. C'était des Blancs, et je pense avoir vu un corps sans tête aussi. Vous ne pouvez pas imaginer… C'est le massacre, là-bas. Ils étaient dix à frapper sur notre voiture…» Avec les premiers rapatriés, les premiers témoignages rendent compte de la réalité de la situation. Une description bien différente de celle qu'impose la gestion politique. «Le déclenchement? Posez cette question aux politiques!» répond fermement Nicolas, en T-shirt par une température qui ne dépasse pas 5° degrés dehors.

A 4 h 20, le dernier avion de la nuit ne va plus tarder. La liste des passagers vient d'être communiquée à l'équipe du consulat de Belgique. Les six personnes qui se relaient toute la nuit s'empressent de la comparer à celle des Belges d'Abidjan. Pour l'instant, un seul couple a été rapatrié. Deux cars conduits pas des militaires attendent de ramener les ressortissants à Bruxelles. Deux psychologues de l'hôpital militaire sont chargées de les accompagner. Renaud Muselier, secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, sourire de communicant aux lèvres, vient serrer les mains: «Alors, vous avez des clients?» demande-t-il au vice-consul de Belgique à Paris, Patrizzio Ventura. A ses côtés, Lieve Diependaele, de la cellule de crise, observe le ballet du SAMU, de la Croix-Rouge et du Secours catholique depuis 20 heures: «Dès que les enfants posent le pied dans le terminal, on leur donne des ballons et des peluches pour tenter d'améliorer leur état d'esprit.» Les rapatriés sont dirigés vers les services sociaux et financiers, où ils reçoivent une aide de 150 euros.

A 6 h 30, un deuxième couple de Belges et sa fille sont conduits vers la cellule d'accueil belge par les deux psychologues. Ces rapatriés sont visiblement plus marqués par l'attente que ceux du vol précédent, mais témoignent de ce qu'ils viennent de vivre devant le consul. Ils sont repartis seuls dans le car militaire belge, démunis. Mais sains et saufs.