Dujiangyan était fière de se prévaloir du titre de l'une des plus belles villes touristiques de Chine, comme l'indique la gigantesque inscription surmontée d'un globe et d'un cheval dorés disposée à son entrée. Elle n'est aujourd'hui plus qu'une ville détruite par le tremblement de terre qui a affecté la région lundi à 14h28. Si la plupart de ses immeubles sont restés debout, les dégâts sont immenses. La municipalité n'a pour le moment avoué que moins d'une centaine de morts mais l'état de ses rues laisse à penser que ce chiffre devrait exploser.

«J'ai couru comme un fou»

«L'immeuble s'est écroulé en quelques secondes, raconte Monsieur Wen. J'étais au rez-de-chaussée au moment où la terre a bougé. J'ai couru comme un fou, instinctivement, sans penser. Moins de dix secondes après que je suis sorti, l'immeuble s'est effondré. Tous ceux qui étaient dans les étages supérieurs n'ont pas pu sortir. Regardez, j'ai encore de la poussière dans les oreilles...» Sa femme faisait des courses au marché de la ville au moment de la catastrophe. Les communications portables coupées, ils ont donc erré dans le quartier avant de se retrouver sur la place principale, où ils ont installé leurs quartiers.

Tous n'ont pas eu la même chance qu'eux. A quelques pâtés de maison de là, une grue remue le cœur d'un immeuble moins solide que ceux alentour et qui n'a pas résisté aux secousses. Les secouristes, combinaison rouge ou grise et masque d'infirmier sur la bouche, libèrent méticuleusement un corps des décombres. La femme, reconnaissable à sa longue chevelure, a été écrasée par son plafond. Ils déposent un long drap sur son torse et couvrent son visage avant de la faire redescendre lentement.

Une centaine de badauds regardent la scène. Au milieu d'eux, une femme, accroupie, pleure depuis déjà de longues minutes. Ses sanglots redoublent lorsque le corps passe devant elle. Elle ne bouge pourtant pas de sa place lorsque la grue reprend sa fouille. Un deuxième corps apparaît rapidement près de l'endroit dont l'autre vient d'être sorti. Il repose dans la même position. La grue continue à retirer des pierres mais, d'un mauvais mouvement, fait chuter le corps, qui rebondit tout le long de la pente jusqu'en bas de l'immeuble. La femme qui pleurait a baissé la tête et ne la relève pas.

Dans le froid de la nuit

Les badauds reprennent leur route, des sacs plein les bras. Comme Monsieur Wen et sa femme, ils ont tous dû quitter leur habitation depuis trois jours, que celle-ci soit intacte ou pas. Mercredi matin, alors que la pluie a enfin cessé, les rues de la ville sont occupées, une fois n'est pas coutume, par des piétons partis à la recherche d'objets dans leur appartement.

«Au moment du séisme, un léger crachin tombait sur la ville, raconte une vieille femme. De lundi après-midi jusqu'à mercredi matin, nous avons eu droit à un véritable déluge. Je ne veux pas retourner chez moi, j'ai bien trop peur qu'une nouvelle secousse ne fasse s'écrouler mon immeuble. Mais j'ai froid, je dors depuis deux nuits dehors, sous des bâches avec mes voisins. Je remonte donc pour chercher des couvertures et des pulls épais.»

Tout d'un coup, le sol se met à trembler. Pendant une seconde, autant dire une éternité. La panique est générale. Les gens hurlent et courent dans tous les sens, sortent par dizaines des ruelles, non sans guetter le sommet des immeubles voisins. Toutes les rues alentour se sont vidées en une poignée de secondes, la place du marché, à ciel ouvert, est désormais pleine à craquer. Pendant vingt secondes, le silence est total: chacun scrute les bâtiments, à l'écoute du moindre bruit. Les premiers rires de nervosité commencent alors à se faire entendre. Moins de deux minutes après la réplique, la vie a repris son cours.

Dans la localité voisine de Juynan, l'école élémentaire s'est effondrée dès les premières secousses, alors que près de mille élèves et enseignants se trouvaient dans les salles de classe. La cour de récréation, transformée en champ de boue, est occupée par les familles des enfants. Sous de vastes bâches huilées, des attroupements se forment autour des corps nouvellement sortis des décombres. Un couple est agenouillé au pied d'un corps, recouvert de tissus et d'un anorak blanc. Des bâtons d'encens et des bougies brûlent devant eux. Le père sanglote, tout en tenant la main de son enfant.

A quelques mètres d'eux, même scène, mêmes yeux rougis par les pleurs, mêmes regards hagards d'adultes et d'adolescents perdus, assis sur des sièges d'écoliers. De l'école, plus loin, il ne reste plus qu'un amas de pierre et de ferraille. Deux gigantesques grues tentent d'en extraire les blocs les plus lourds. Au sommet de cet amoncellement de pierres, une cinquantaine d'officiers de la police armée munis de pelles et de pioches fouillent pour débusquer les centaines de corps qui manquent encore à l'appel. Des centaines de curieux et des proches des victimes observent en silence. Les travaux dureront encore quelques jours.