Premier ministre israélien de juillet 1999 à février 2001, Ehud Barak ne regrette rien. Alors qu'il prône aujourd'hui la séparation unilatérale d'avec les Palestiniens, il reste persuadé de la validité des principes établis à Camp David. Il assure néanmoins que, à cette occasion Yasser Arafat a montré son vrai visage, et qu'aujourd'hui il adhère totalement à la politique de son successeur de droite, Ariel Sharon.

Le Temps: Soutenez-vous Ariel Sharon lorsqu'il considère Arafat «hors jeu»?

Ehud Barak: Arafat en tant que personne, ce n'est pas la question. Mais la question, c'est le chef de l'Autorité palestinienne qui encourage la violence. Je connais assez Arafat pour savoir qu'il ne changera pas. Le principal problème avec lui, c'est qu'il ne reconnaît pas le droit moral des Israéliens à vivre dans un Etat. Certes, il a reconnu l'Etat d'Israël, mais uniquement parce qu'il y était obligé. Ici, il n'y a pas de symétrie. Tout le monde en Israël, y compris Ariel Sharon, reconnaît le droit à l'existence d'un Etat palestinien et donc les droits des Palestiniens.

– Que feriez-vous si vous étiez aujourd'hui premier ministre?

– Je préconiserai le plan de séparation unilatérale suivant: nous nous désengagerions, en quatre ans, de la majeure partie de la Cisjordanie, ne conservant qu'au maximum 20 à 25% du territoire, où sont regroupés les grands blocs d'implantations juives. Mais nous n'annexerions pas ces implantations pour ne pas compromettre une reprise des négociations. Car pour moi, la porte des pourparlers doit toujours rester grande ouverte, sans aucune condition. Pour les autres implantations plus isolées, je suggère qu'elles ne soient pas démantelées dans l'immédiat, afin de ne pas récompenser le terrorisme. Mais cela oui, nous dirions haut et fort que nous sommes déterminés à en finir avec l'occupation et que nous prônons la séparation sur un modèle simple: le plus possible de Palestiniens d'un côté et le plus de juifs de l'autre, partagés s'il le faut par un mur de 800 kilomètres.

– Quels avantages voyez-vous à ce plan?

– Cela permettrait de réduire énormément les attaques suicides et de forcer Arafat à négocier, même s'il n'aime pas ça. Cela dissiperait aussi les soupçons qui existent parfois dans le monde selon lesquels Israël tenterait maintenant de remettre d'une génération son départ des Territoires. Avec ma stratégie, plus personne ne serait tenté de donner raison aux Palestiniens lorsqu'ils tirent des obus de mortier sur nos implantations.

– On vous reproche souvent d'avoir mis les Palestiniens au pied du mur à Camp David.

– C'est un mensonge. Personne n'a essayé de dicter quoi que ce soit à Arafat. Et personne n'a fait aux Palestiniens d'offres du genre «Prenez ou partez!» Arafat ment systématiquement. Par le passé, il a aussi promis au moins 90 cessez-le-feu qu'il n'a jamais respectés. C'est sa manière de fuir chaque fois qu'il est mis sous pression. Cela dit, les principes établis à Camp David restent valables. Et cela a permis trois réalisations principales. D'abord, nous avons identifié les domaines dans lesquels nous pouvions trouver un accord avec les Palestiniens. Ensuite, Arafat a tombé le masque et, désormais, le monde entier et une bonne partie des Israéliens savent à qui ils ont affaire. Enfin, nous avons ramené les rêves à la réalité. La gauche israélienne a admis qu'on était au Proche-Orient et non quelque part en Europe, et la droite a compris que ses rêves de Grand Israël n'étaient précisément que cela, des rêves.

– La gauche est pourtant sortie laminée de cet épisode.

– Pas davantage que la droite, en fait. Sa vision est encore là, comprenant l'existence de deux Etats, une issue négociée, le rejet de la force. Mais la gauche, ici comme ailleurs, a une tendance à l'auto-culpabilisation et à la dépression chronique. Si un leader palestinien de la carrure de Sadate émergeait et leur disait «je me souviens du passé mais je veux changer l'avenir», alors je peux vous assurer qu'en trois semaines, 70% des Israéliens le soutiendraient.

– N'avez-vous aucun regret de votre action comme premier ministre?

– Non. Comme je l'avais promis, j'ai essayé de retourner chaque pierre sur le chemin de la paix. Pour cela, j'ai pris des risques politiques en mettant à jour les réelles intentions d'Arafat. Quand on ne savait pas où il allait, on pouvait penser que ses atermoiements étaient purement tactiques. Désormais, on est fixé, il ne fait plus de sens de le récompenser, et ce, encore moins après le 11 septembre.

– Vous soutenez donc la politique actuelle d'Ariel Sharon?

– Même quelqu'un de critique à son égard ne peut pas le désapprouver aujourd'hui. Je ne vois pas de manière honnête de le blâmer pour ce qu'il fait, au moins du point de vue tactique.