Jusqu’où ira Jair Bolsonaro dans son déni de la pandémie du coronavirus? Dimanche 29 mars, le président brésilien s’est une nouvelle fois joué des normes sanitaires de son propre gouvernement: il s’est rendu dans la banlieue de Brasília, la capitale, en appelant la population à ne pas respecter les consignes de confinement décrétées par les gouverneurs et les maires en conformité avec les recommandations du... Ministère de la santé.

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Sa présence a par ailleurs provoqué ces rassemblements mêmes qu’il faudrait éviter. «Je défends l’idée que tout le monde travaille, a-t-il lancé aux commerçants du coin. Le virus est là, nous allons devoir l’affronter, mais comme des hommes, pas comme des gamins. Tout le monde va mourir un jour.» Et de menacer d’émettre un décret pour permettre la reprise de l’activité économique, ce qui a provoqué l’ire des gouverneurs. De son côté, Twitter a supprimé deux vidéos postées sur le compte de Jair Bolsonaro, ces films montrant le président en train de prendre un bain de foule et laissant entendre que la quarantaine pourrait aggraver le chômage. Et ce, tout en défendant l’usage de la chloroquine, dont l’efficacité reste à prouver, pour soigner les malades. Le réseau social a invoqué ses règles visant les contenus émanant de sources officielles et susceptibles de faire courir un risque de transmission du Covid-19. 

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Des thèses hallucinantes

Le coronavirus? Tant d’«hystérie» pour une «petite grippe», a déclaré Jair Bolsonaro le 24 mars, lors d’une hallucinante allocution au cours de laquelle il a accusé  les gouverneurs de semer la panique en fermant écoles et commerces non essentiels. Selon le président, le Brésil est un pays chaud, ce qui ralentirait la propagation du virus. Et sa population étant relativement jeune, elle serait préservée. Il suffirait donc, à son avis, d’isoler les seniors. Or, la moyenne d’âge des cas graves dans le pays se situe plutôt entre 47 et 50 ans. Quant aux températures élevées, elles n’ont pas empêché de faire de Rio, avec São Paulo, un des principaux foyers du virus.

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Dans l’ensemble du pays ont été enregistrés en un mois près de 4300 cas, dont 136 décès. Un chiffre largement sous-estimé, vu le nombre limité de tests disponibles. Les observateurs redoutent aujourd'hui la propagation massive du Covid-19 dans les favelas, où l’habitat surpeuplé rend l’isolement impraticable et où l’eau manque. Dès fin avril, les structures de santé pourraient ne plus être à même d’absorber les malades, a prévenu le ministre de la Santé, Luiz Henrique Mandetta. Selon une étude, plus de la moitié des régions du pays comptent moins du minimum requis de 10 lits en soins intensifs pour 100 000 habitants. 

Incapable de gérer la crise sanitaire, l’ancien député du «bas clergé» la double désormais d’une crise politique. Il est un «fardeau», flingue le journal de droite O Estado de São Paulo. «Retirez-vous», renchérissait la Folha de São Paulo, appelant Jair Bolsonaro à déléguer ses pouvoirs à une «task force» technique. Face au défi de coordonner les efforts dans un système fédératif et, de surcroît, dans un pays aux dimensions continentales, il est devenu impératif de neutraliser un président qui alimente les divisions, explique en substance le premier quotidien national.

«Bolsonaro, assassin!»

Certes, le chef de l’Etat est mis sous pression par les patrons qui menacent de licencier si la suspension de l’activité se prolonge. Mais son déni de la pandémie a jeté contre lui une partie de ses électeurs. Tous les soirs, dans les principales villes du pays et notamment dans les beaux quartiers qui l’avaient plébiscité, des Brésiliens se mettent à leur fenêtre pour frapper sur des casseroles au cri de «Bolsonaro, dehors!» ou «Bolsonaro, assassin». Abandonné par des alliés de poids, tel le gouverneur du puissant Etat de São Paulo, le président semble isolé. Mais il garde malgré tout un socle d’irréductibles. Selon une enquête Datafolha, 35% de la population pense qu’il réagit bien à la crise contre seulement 33% qui estiment l’inverse. 

Le président «mise sur la radicalisation qui l’a fait élire», analyse l’éditorialiste Igor Gielow. «Il cherche à transférer sur les gouverneurs et sur les maires le coût politique d’une récession, écrit pour sa part le politologue Marcus André Melo. Si la quarantaine réussit à aplanir la courbe épidémique, il dira qu’il avait raison de croire que la crise n’était pas aussi aiguë qu’on le disait. Dans le cas contraire, il prétendra que les autorités régionales ont provoqué le chaos.»