Brésil

Jair Bolsonaro, le retour du boomerang

Le candidat d'extrême droite à la présidence brésilienne a été victime de la violence qu'il encourage à longueur de meetings. Il reste à savoir à qui profitera le crime? A ceux qui appellent au calme ou à ceux qui se réclament de la manière forte?

A un mois de la présidentielle du 7 octobre au Brésil, on croyait avoir tout vu, avec la mise hors jeu du grand favori du scrutin, l’ancien président Lula, qui purge depuis cinq mois une peine de prison pour corruption et qui a été déclaré inéligible le 31 août. Mais voilà qu’un acte insensé vient rebattre encore un peu plus les cartes du scrutin le plus imprévisible en trente ans : l’attaque à l’arme blanche du candidat d’extrême droite Jair Bolsonaro, qui pointe en tête (22% des intentions de vote), avec le retrait forcé du leader de gauche.

Le député de 63 ans a été poignardé, jeudi, pendant un bain de foule dans la ville de Juiz de Fora (Etat du Minas Gerais). Grièvement blessé (trois perforations de l’intestin), il a été opéré et son état est «stable». Placé en détention, l’agresseur, un homme de 40 ans, affirme avoir agi «pour des raisons personnelles» et «sur ordre de Dieu». Mais il a appartenu pendant des années au parti Socialisme et Liberté (PSOL), une dissidence du Parti des travailleurs (PT) de Lula, ce qui alimente, parmi les partisans de Bolsonaro, l’idée d’un complot de la gauche et fait craindre une radicalisation.

Il y a une perte de confiance dans la démocratie qui favorise l’idée d’un homme providentiel, voire d’une intervention militaire

Renato Janine Ribeiro, professeur de philosophie à l’université de São Paulo

Unanimement condamnée, cette agression s’inscrit dans un contexte de recrudescence de la violence politique. En mars, deux semaines après l’assassinat, toujours non élucidé, de la conseillère municipale de Rio Marielle Franco, elle-même du PSOL, c’est la caravane de Lula, alors en campagne dans le Sud, qui essuyait des tirs. Deux épisodes que Jair Bolsonaro n’a pas condamnés. Il y a encore quelques jours, lors d’un déplacement de campagne, cet ancien capitaine de l’armée de terre empoignait un trépied de caméra pour simuler une mitrailleuse, appelant à «fusiller» les partisans du PT… qui a porté plainte pour «menace, injure et incitation au crime».

Un grand défenseur de la torture

Comment en est-on arrivé là ? Depuis plusieurs années, les esprits sont à vif au Brésil, en partie, par réaction aux treize ans de pouvoir du parti de Lula, interrompus par la destitution, en 2016, de sa dauphine, Dilma Rousseff. La campagne pour l’impeachment, deux ans après la révolte populaire de juin 2013 - qui avait signé le retour de la droite dans la rue -, s’est nourrie de la détestation du PT. Le parti est alors visé par des accusations de corruption, qui ont rattrapé ensuite ses adversaires. C’est dans ce contexte que Jair Bolsinaro émerge en figure nationale, profitant du discrédit de la classe politique.

Jusqu’alors, cet obscur député de Rio était plus connu pour ses sorties contre les Noirs, les homosexuels et les femmes que pour sa piètre activité législative. «Je ne te viole pas parce que tu ne le mérites pas», avait-il lâché en 2014 à une députée qui dénonçait les viols massifs pendant la dictature (1964-1985). Nostalgique de cette époque, l'ancien capitaine de l'armée de terre fait aussi l'apologie de la torture. Admirateur de Trump, il passe plutôt pour un Duterte, le président philippin, qui a multiplié les appels aux meurtres des délinquants. Face à l’insécurité (63 880 homicides en 2017, un record), le candidat du petit Parti social libéral défend la facilitation du port d’arme, la baisse de la majorité pénale à 16 ans et les exécutions sommaires : «Un policier qui ne tue pas n’est pas un policier.»

Autoproclamé candidat «antisystème», Jair Bolsinaro suscite l’enthousiasme de ses partisans, souvent aisés et instruits, qui l’accueillent aux cris de «mythe». Sans souscrire forcément à ses idées, ils préférent voir en lui un homme supposément intègre et capable de redresser un pays à la dérive.

Un candidat qui séduit les marchés

«Il y a une perte de confiance dans la démocratie qui favorise l’idée d’un homme providentiel, voire d’une intervention militaire, explique Renato Janine Ribeiro, professeur de philosophie à l’université de São Paulo et ancien ministre de l’Education sous la présidence de Dilma Rousseff. Bolsonaro dispute certes une élection, mais il veut un Etat d’exception, puisque l’Etat de droit génère corruption et récession.» Son agression pourrait-elle légitimer ou, au contraire, susciter le désaveu de la manière forte qu’il préconise lui-même et dont il est désormais victime ? Les analystes sont divisés. L’affaire oblige en tout cas les autres candidats à revoir leur stratégie. En particulier celui de la droite modérée, Geraldo Alckmin, qui a perdu une partie de son électorat pour son adversaire d’extrême droite et envisagerait de cesser de s’en prendre à sa propension à «croire que tout se résoud par la violence».

Pour certains, Jair Bolsonaro, dont 44% des sondés affirmaient dans un récent sondage qu’ils ne voteraient jamais pour lui (un record parmi les candidats), pourrait même capitaliser sur sa situation de victime. En convalescence, il sera dispensé de se rendre aux débats, qui ont jusqu’ici mis à nu son impréparation. Cela n’empêche pas les marchés de flirter avec lui et son conseiller économique, l’ultralibéral Paulo Guedes. Un signe qui ne trompe pas : la Bourse de São Paulo a bondi avec la nouvelle, qui «le favorise, tout en portant préjudice au PT [l’agresseur étant de gauche, ndlr]», explique politologue Paulo Moura au site InfoMoney. De fait, le probable candidat de Lula, Fernando Haddad, qui bénéficiera du soutien du très populaire ancien président, pourrait affronter Bolsonaro au second tour.

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