Ceux qui ont fréquenté Jalal Talabani au petit-déjeuner racontent toujours les prouesses du prétendant à la présidence d'Irak lorsqu'il avale trois œufs d'un coup sans s'étouffer. A 72 ans, le leader de l'Union patriotique du Kurdistan (UPK, un des deux grands partis kurdes qu'il dirige depuis sa création il y a trente ans) adore être au centre de l'attention. Et il ne l'a jamais caché. Moustache grise et ventre rond comme une lune, il parle fort, raconte des blagues à tout va, jongle aisément du kurde, sa langue maternelle, à l'anglais, en passant par l'arabe, et n'hésite pas à claquer la porte au nez de ses interlocuteurs quand il veut affirmer ses idées.

Né au Kurdistan, éduqué à Bagdad, ses racines sont au nord, mais pour cet homme qui aime l'ampleur, l'horizon est aujourd'hui irakien. Son combat – qui mena à l'autonomie du nord de l'Irak en 1991 – il l'a d'abord dédié à la cause des Kurdes, persécutés sous Saddam Hussein. Dès l'âge de 13 ans, il adhère au Parti démocratique du Kurdistan (PDK), fondé en 1946, par le légendaire Moustafa Barzani, leader de la bataille pour l'indépendance kurde.

Mais au bout de quelques années, ses ambitions grandissent. En 1975, il fonde son propre parti, l'UPK, et installe son quartier général à Suleymanieh, au sud-est du Kurdistan, non loin de la frontière iranienne. La même année, Moustafa Barzani, basé à Erbil, cède la direction de son parti à ses deux fils, Idriss et Massoud. En 1979, Massoud prend définitivement la tête du PDK. Commence alors une longue guerre, parfois verbale, parfois armée, entre Jalal et Massoud, qui durera jusqu'à la réconciliation devant le parlement kurde, quelques mois avant l'invasion américaine en Irak, en mars 2003. Le 30 juin dernier, les deux hommes ont mis définitivement leurs rancunes au placard, en s'alliant sur une liste commune pour les élections parlementaires.

Quand l'été qui suit la chute du régime de Saddam Hussein Jalal Talabani est désigné parmi les neuf chefs tournants du Conseil de gouvernement provisoire irakien, il n'hésite pas une seconde. Aujourd'hui, se retrouver à la tête de l'Irak est, pour lui, une continuité logique de sa carrière. Son rôle sera bien sûr plus symbolique que pratique. Mais qu'importe, il adore être en public. Sa candidature, en tant que Kurde, à la présidence de l'Irak a été savamment négociée avec les chiites, qui visent, eux, le poste de premier ministre, pour lequel Ibahim Jaafari, le chef du parti Dawa, a été désigné.

La candidature de Talabani est également le fruit de discussions préalables entre lui-même et Massoud Barzani, qui remontent à plus de deux mois avant les élections, durant lequelles les chiites et les Kurdes ont respectivement remporté 140 et 75 sièges de la nouvelle assemblée. «Le scénario était ficelé d'avance, confie Nasih Ghafoor Ramadan, un membre actif du PDK. Convaincus que leur liste commune allait arriver en deuxième position au parlement, les deux leaders kurdes s'étaient déjà partagé le gâteau en décidant que l'un soit désigné comme le candidat des Kurdes à la présidence irakienne, et que l'autre récupère la présidence du gouvernement régional du Kurdistan.»

Pour Saadoun al-Douleymi, directeur général du Centre irakien pour la recherche, qui connaît bien la personnalité des deux hommes, «c'est un choix qui va de soi». Barzani, toujours très discret, ne quitte que très rarement son charwar kurde, pantalon bouffant traditionnel, et préfère recevoir ses hôtes dans sa résidence de Salaheddin, au nord d'Erbil, plutôt que de se déplacer. On ne voit jamais sa femme. Talabani, costume-cravate, aime les rencontres et les voyages, qu'il entreprend souvent en compagnie de son épouse, Hewro, une féministe acharnée en blue-jeans et aux brushings parfaits. «Barzani, poursuit Saadoun al-Douleymi, est plus tourné vers ses racines kurdes. Il porte sur ses épaules l'héritage culturel de son père, Moustafa Barzani. Pour lui, les valeurs de la tribu sont importantes. Talabani est plus Irakien. Son horizon est plus large. Il joue plus le jeu des politiciens.»