Syrie

Jamil, 17 ans, Syrien, graffeur, révolté et tué

Le jeune homme fait partie des 16 000 morts que la révolte et la répression ont déjà faits en Syrie. Portrait reconstitué

Comment rendre compte jour après jour des tueries qui ont lieu en Syrie? Les journalistes y sont interdits de séjour, les interviews mettent souvent en danger ceux qui les accordent et il est impossible de recouper les témoignages, dans une situation où il faut en permanence trier entre propagande, contre-vérités, et informations non complètes. Il est pourtant des histoires de héros ordinaires qui parviennent parfois à se frayer un chemin dans les médias les plus précautionneux, car elles portent en elles des étincelles d’authenticité, et d’exemplarité, qui ont raison des doutes. Les médias aiment incarner les événements, qu’ils soient économiques comme politiques. La Révolution verte en Iran a eu Neda, cette étudiante tuée dans la rue et qui est devenue un symbole durable de la répression, même si l’identité de cette jeune fille et les conditions de sa mort ont par la suite fait l’objet de substantielles modifications. En Tunisie le jeune vendeur Mohamed Bouazizi est devenu à son corps défendant l’incarnation du désespoir et de la révolte des jeunes générations, prélude du Printemps arabe, même si là encore, les conditions exactes de sa mort se sont finalement révélées différentes de ce qu’on croyait au départ. Qui sait donc si l’histoire de Mouhamad Jamil Rahmad, ce jeune graffeur de 17 ans, ne sera pas réécrite, dans un sens ou dans l’autre? Mais en l’état, telle qu’elle est transmise par le Réseau syrien pour les droits humains, source univoque des informations en notre possession, elle touche, en montrant l’inégalité du rapport de force, l’impuissance des révoltés syriens, leur indomptable courage aussi, et l’escalade de la violence meurtrière.

Mouhamad Jamil Rahmad est né en 1995 dans la banlieue de Damas, explique notre interlocuteur. C’est lui qui fait vivre sa mère et ses trois sœurs depuis la mort de son père en 2010. Mais la révolte syrienne change sa vie. Il se passionne et participe aux manifestations de son quartier de al-Qaboun. Sur une vidéo, il porte une chemise jaune et brandit son panneau, le visage découvert, alors que tout autour d’autres jeunes chantent en rythme, dans une atmosphère pacifique. Sa spécialité? Le graffiti, le tag, le slogan qui claque. Il dénonce le népotisme, la corruption, l’injustice, la tyrannie. Sur les murs, dans des photos, dans des vidéos, qu’il publie sur Internet. On le voit de jour, de nuit, en tee-shirt, en survêtement, seul, en groupe… Il ne se cache pas. Le jeune contestataire est arrêté en juillet 2011 par Air Force Intelligence, et passe 115 jours en détention. Il racontera par la suite les sévices auxquels il a été soumis – comme des chocs électriques, menaces, différentes formes d’humiliation, et le refus de lui procurer nourriture et médicaments. Le Réseau syrien pour les droits humains n’en dit pas plus, mais les tortures pratiquées par le régime à l’encontre des opposants même très jeunes sont largement documentées par Amnesty International, ou Human Rights Watch. Une fois sorti de prison, Jamil récupère physiquement puis se remet au travail. A quoi pense-t-il alors, en sortant la nuit avec son matériel de peinture, songe-t-il qu’il aura peut-être moins de chance la prochaine fois? Cela lui fait-il peur, sa mère lui enjoint-elle de rester tranquille, craignant pour sa vie? Ou est-elle au contraire fière de lui, l’encourage-t-elle à relever la tête et à lutter? Loin du pays, comment savoir? Le Réseau n’est sûr que d’une chose: après sa libération, Jamil recommence son travail. Jour et nuit il «bombe» les murs de sa cité, sans relâche, et multiplie les messages à destination de ses voisins, de ses amis, de ses ennemis aussi. La Syrie est libre, écrit-il, Bachar tu vas dégager, La liberté vaincra, que tu le veuilles ou pas. Il mettait tout son cœur à faire les plus beaux graffitis possibles, explique le Réseau, et c’est la bombe à la main qu’il a été abattu vendredi 6 juillet, en pleine action, par les forces de sécurité.

Dans les vidéos sur YouTube pointées par le Réseau, un jeune homme ensanglanté immobile sur un drap, des pleurs, des funérailles. Et le nom du jeune homme au-dessus. Est-ce bien lui, Jamil? Son histoire est-elle bien celle qu’on nous a racontée? Tous les jours des jeunes gens sont tués en Syrie. Ce lundi, le CICR a annoncé qu’il considérait désormais que les combats en Syrie étaient une situation de guerre civile.

Mais comment rendre compte jour après jour des tueries qui ont lieu en Syrie?

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