Portrait

Janet Hamlin, la mémoire visuelle de Guantanamo

Janet Hamlin, 55 ans, est une «sketch artist». Elle réalise des croquis d’audience dans les tribunaux. C’est elle qui a livré au monde les seules images de «KSM», le cerveau autoproclamé des attentats du 11 septembre 2001, depuis qu’il est détenu par les Etats-Unis

Son coup de crayon a charmé le directeur artistique d’Associated Press. Janet Hamlin est rapidement engagée pour réaliser des croquis d’audiences dans les salles de tribunaux. Saisir l’âme humaine dépouillée sous forme de dessin l’interpelle. Elle commence par brosser le portrait de Michael Skakel, un cousin des Kennedy, lors d’un procès hautement médiatique dans une affaire de meurtre dans le Connecticut en 2002. A partir de 2006, la carrière de cette «journaliste visuelle» va pourtant connaître un tournant. Son employeur l’envoie sur la base navale américaine de Guantanamo, à l’extrême est de Cuba, pour couvrir le procès d’Omar Khadr, un adolescent canadien arrêté par les Américains en Afghanistan. Ses sujets ne sont plus de simples criminels happés dans les rues de New York ou d’ailleurs, mais des ennemis de l’Amérique.

Une assidue des commissions militaires

Le seul fait de dessiner des terroristes présumés croupissant dans des prisons à des milliers de kilomètres des Etats-Unis est une manière de les humaniser, de montrer que Guantanamo n’est pas qu’une fiction. Janet Hamlin, 55 ans, est devenue un peu malgré elle la mémoire visuelle des commissions militaires. C’est elle qui a livré au monde les seules images de Khaled Cheikh Mohammed, le cerveau autoproclamé des attentats du 11 septembre 2001 depuis son arrestation par les Américains en mars 2003. Dans la salle du tribunal jugeant cinq détenus accusés d’avoir fomenté les attaques du World Trade Center, aucun appareil photo n’est autorisé. Armée de pastels et de feuilles, Janet Hamlin devient les yeux du monde rendant compte de ce qui se passe à Camp Justice, une cour de justice militaire installée sur une ancienne piste de décollage à proximité d’un vieil hangar pour avions.

A «Gitmo», Janet Hamlin est une figure familière que Le Temps a rencontrée en juin 2013 lors des auditions du pré-procès du 11-Septembre. Elle a été l’une des plus assidues à couvrir les commissions militaires. Ce «privilège» n’est pas une sinécure. Les conditions dans lesquelles la dessinatrice travaille sont difficiles. «Pour me rendre au tribunal, je dois passer à travers trois détecteurs de métal et contrôles de sécurité», relève Janet Hamlin. Régulièrement logée à moins de cent mètres du tribunal, dans de grandes tentes militaires climatisées pour tenir à distance iguanes, rats, crabes et serpents, elle se fait une raison. Elle est à Cuba pour exercer son métier.

Les enregistrements mal synchronisés

Si elle a pu suivre le procès d’Omar Khadr à l’intérieur de la salle d’un tribunal perchée à l’époque sur une petite colline, son environnement de travail a changé quand il s’est agi de couvrir le pré-procès du 11-Septembre. Un immense container posé au cœur de Camp Justice sert de nouvelle salle de tribunal dépourvue de fenêtre. Janet Hamlin y travaille assise dans une galerie réservée aux journalistes, aux ONG et aux familles des victimes. Mais cet espace est séparé de la salle du tribunal par une vitre insonorisée. «Un vrai défi» admet Janet Hamlin. Comme les sous-titres d’un film mal synchronisé, le son arrive avec un décalage de 40 secondes. Motif? Obsédée par la nécessité de «classifier» certaines informations jugées sensibles, la Joint Task Force Guantanamo a pris des mesures radicales. Le juge James Pohl a le temps d’évaluer le degré de confidentialité des propos tenus au sein du tribunal et peut activer, le cas échéant, un bouton pour couper le son.

«Il y a parfois des scènes pleines d’émotions, relève la dessinatrice. Mais quand le son nous parvient, elles ont déjà eu lieu. Un prévenu montra un jour ses cicatrices, prouvant qu’il avait été torturé. En raison du son décalé, j’ai raté la scène. Ce fut très frustrant.» Pour y parer, Janet Hamlin réalise souvent quatre dessins simultanément. Les reflets de la vitre compliquent encore davantage le travail de la sketch artist. Les scènes les plus intéressantes, poursuit Janet Hamlin, c’est lorsque les accusés restent dans la salle à la pause. Leur body langage est souvent très révélateur. En les observant à ces moments, on arrive à cerner une partie de leur personnalité. Des tapis sont déroulés et les accusés font souvent leurs prières. «Je me souviens d’une scène où KSM était assis à même le sol avec ses conseillers juridiques. C’était surréaliste.»

Le nez était trop grand

Une fois ses croquis terminés, Janet Hamlin n’est pas au bout de ses peines. A la fin de chaque session, elle doit soumettre ses dessins à un officier de la sécurité qui appose un sceau blanc s’il ne trouve rien à redire. Il est arrivé qu’on lui demande d’effacer certains détails. L’accès à la salle du tribunal lui ayant été interdit, la dessinatrice a néanmoins eu le droit d’assister aux audiences dans un autre bâtiment surplombant Camp Justice et voir de face, par écrans interposés, les cinq accusés du 11-Septembre. «Un compromis militaire», souligne-t-elle.

Son premier portrait de Khaled Cheikh Mohammed (KSM) ne fut pas très concluant. Soumis à l’intéressé par les avocats de la défense, il suscita l’ire de KSM. Son nez, estima-t-il, était bien trop grand. Après avoir négocié et retravaillé le portrait à partir de photos, Janet Hamlin a pu corriger le tir. «C’est un sentiment étrange, ironise-t-elle, d’avoir pour «directeur artistique un terroriste présumé.» Janet Hamlin fut surprise par la petite taille de celui qui fut le cerveau autoproclamé du 11-Septembre. Elle a pu observer son évolution. Au fil des ans, il a voulu apparaître plus provocateur, portant un treillis pour mieux mettre en évidence sa nature de combattant et se teignant la barbe dans une couleur orange vif. «Mais, précise la dessinatrice, j’essaie d’éviter de me faire une opinion.»

«Mon père était pilote dans l’US Air Force»

Cela ne veut pas dire qu’elle est insensible au fait d’avoir dans son champ de vision les organisateurs présumés des attentats du 11-Septembre 2001. Ce jour-là, elle était dans son appartement de Brooklyn d’où elle a vu la seconde Twin Tower s’effondrer. Sa fille célébrait ses huit ans. Elle se souvient des débris qui tombaient de partout, de l’odeur qui irritait les narines et des foules de gens qui fuyaient Manhattan. Pour elle, faire des croquis d’audience au cœur des Caraïbes est un peu irréel, à un détail près: «J’appartiens à une famille de militaires. Mon père était pilote dans l’US Air Force. J’ai longtemps vécu sur une base militaire. Je connais donc les codes.»

Pour Janet Hamlin, il y a une vie après Guantanamo où elle n’est pas allée depuis juin 2014. Elle n’exclut pas d’y retourner. Mais installée dans la paisible ville de Nyack, le long du Hudson, elle consacre désormais le gros de son temps à dessiner des décors de télévision et de spectacles à Broadway.


Profil:

2001: le 11 septembre, de son appartement de Brooklyn, elle voit la seconde de tours jumelles d’effondrer.

2002: Janet Hamlin commence à faire des croquis d’audience de procès pour Associated Press. Elle couvre le procès de Michael Skakel, un cousin des Kennedy, dans une affaire de meurtre.

2003: Arrestation par les Américains de Khaled Cheikh Mohammed (dit «KSM»), cerveau autoproclamé des attentats du 11 septembre 2001.

2006: elle est envoyée sur la base navale américaine de Guantanamo, à Cuba, pour couvrir le procès d’Omar Khadr, un adolescent canadien arrêté par les Américains en Afghanistan. Elle y retournera régulièrement.

2014: elle se rend pour la dernière fois à Guantanamo.

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