Asie

Le Japon mène un combat sans issue contre le déclin démographique

L’archipel perd 200 000 habitants par an depuis 2010 – et pourrait voir 40 millions d’habitants disparaître d’ici à 2060. La ville de Kiryu, au nord de Tokyo, tente d’inverser la tendance. Mais seule une profonde mutation des mœurs semble pouvoir freiner la baisse

Imaginez une ville de la taille de Lausanne, mais confrontée au défi inverse. Au lieu de gérer la croissance, elle doit conjurer le déclin de sa population. Un phénomène lugubre qui vide les rues, ferme les magasins et laisse les bâtiments inoccupés. Le lieu prend des allures de ville abandonnée. A Kiryu, 150 kilomètres au nord de Tokyo, la population baisse depuis quarante ans. Ce qui en fait un cas exemplaire de la déprime démographique qui mine l’archipel.

Au Japon, la population baisse d’environ 200 000 personnes par an depuis 2010. Selon les projections de l’Institut national de la population et de la recherche sur la sécurité sociale au Japon, le pays pourrait compter 87 millions d’habitants en 2060, contre 127 millions en 2010.

A Kiryu, le maximum démographique a été atteint en 1975. La ville de la préfecture de Gunma comptait alors un peu plus de 148 000 habitants. Il n’en reste aujourd’hui qu’à peu près 117 000. Depuis dix ans, Kiryu a perdu environ 15 000 habitants. Selon les projections, la ville pourrait ne compter plus que 52 000 habitants en 2060. Soit deux tiers d’habitants perdus en moins d’un siècle.

Le cycle brisé

«Jusqu’en 1975, Kiryu vivait selon le cycle naturel de notre société. Les parents avaient des enfants qui étaient élevés ici avant d’en avoir eux-mêmes, et ainsi de suite. Ce cycle a toutefois été détruit avec l’urbanisation de Tokyo et d’autres grandes villes. Les jeunes ont alors commencé à quitter Kiryu et notre population a décliné», déplore Toyofumi Kameyama, maire de Kiryu.

Le taux de fécondité a aussi joué un rôle majeur. Avec 1,33 enfant par famille, il était inférieur à la moyenne japonaise de 1,46 en 2015. Et comme l’immense majorité des autres régions du Japon, Kiryu fait face au vieillissement. Près de 30% de sa population a plus de 65 ans.

Conscient que la lutte contre le déclin est l’enjeu majeur pour l’avenir de Kiryu, le maire a créé une commission en 2014. Elle est chargée d’attirer la jeune génération avec des enfants et d’empêcher un exode des couples vers les grandes villes. «Nous avons fixé quatre priorités. Le logement, l’emploi, l’éducation et les moyens mis en place pour élever des enfants. Notre but est de créer un environnement qui permet aux femmes d’avoir une profession et d’éduquer en même temps leurs enfants. C’est la raison pour laquelle nous avons prolongé les heures de garde dans les jardins d’enfants et les écoles élémentaires», souligne le maire.

Argent contre logement

La politique de la ville inclut une multitude de subventions, notamment lorsqu’on se marie, qu’on démarre une nouvelle activité professionnelle, qu’on rénove ou qu’on achète un logement. Les frais médicaux sont gratuits pour les enfants de moins de quinze ans. Des soutiens financiers à l’éducation sont octroyés. Pour les familles avec trois enfants, le troisième ne paye ni jardin d’enfant, ni école ni repas de midi. Les subventions couvrent jusqu’à 20% du prix d’achat d’un logement.

Deux ans après le lancement de cette politique, 516 personnes en ont profité, dont 128 venant de l’extérieur de la ville. Daisuke Orita, éducateur spécialisé, en fait partie. Avec sa femme et son enfant âgé de 3 ans, il a déménagé il y a deux ans dans le village de Kurohone, à une dizaine de kilomètres du centre de Kiryu. Daisuke Orita et sa famille vivent dans un complexe de villas baptisé Sunflowers, un projet démarré il y a vingt-deux ans. Avec cette initiative, Kiryu est devenue l’une des premières villes au Japon à introduire des subventions dans une région dépeuplée.

Daisuke Orita est l’un des 46 propriétaires d’une maison du complexe. «J’ai quitté Midori, ville située à une vingtaine de kilomètres d’ici, car je voulais éduquer mon enfant en vivant proche de la nature. Nous avons bénéficié d’une subvention de 1,3 million de yens (environ 11 500 francs) pour l’achat de notre maison, ce qui m’a permis de réaliser certains travaux», souligne-t-il. Le transport en bus scolaire de son fils est assuré gratuitement. Les frais de garde au jardin d’enfants sont partiellement assurés par la ville de Kiryu et le gouvernement. «Les frais médicaux de mon enfant sont gratuits jusqu’à quinze ans», se réjouit Daisuke Orita.

Pas de plan national

Tatsuya Kobayashi, artiste peintre de 42 ans, a lui aussi profité du programme de subventions pour s’installer à Kiryu. «Je voulais trouver un atelier en meilleur état que celui que j’avais à Koga, ville située à 50 kilomètres de Kiryu, ainsi qu’un logement à proximité. J’ai fait des allers-retours pendant six ans avant de trouver les deux objets qui me plaisaient. Je n’ai pas reçu de subvention pour le logement, car je suis locataire, mais pour la crèche, et désormais pour l’école que fréquente mon fils depuis le début de l’année», souligne-t-il.

Le programme de subventions pour attirer les jeunes couples et empêcher le départ de ceux qui habitent à Kiryu doit se terminer en 2017. Mais selon le maire, des discussions ont lieu pour le prolonger. L’objectif à long terme est de faire de de la ville un lieu d’accueil pour les Tokyoïtes et leurs enfants. «Nous voulons les aider dans l’éducation en fournissant des places de crèches, car il en manque énormément dans la capitale. Ma vision est que notre ville devienne un endroit idéal pour se marier, s’installer, travailler et éduquer des enfants», insiste Toyofumi Kameyama.

Outre sa nature, Kiryu n’a au fond qu’un atout: les logements n’y manquent pas. Avec le déclin démographique, 9600 d’entre eux sont actuellement inoccupés. «Ce phénomène est une problématique qui concerne tout le Japon. Elle est liée aux changements du style de vie de la jeune génération. Toutefois, des contre-mesures comme celles que nous avons prises à Kiryu n’ont pas été véritablement lancées au niveau national. Notre programme pour attirer de nouveaux résidents est entièrement financé par notre ville, via un budget de 9 millions de francs sur deux ans. Nous ne recevons aucune subvention de notre préfecture et du gouvernement japonais», fait remarquer le maire.

Toyofumi Kameyama déplore le manque de politiques du gouvernement japonais pour lutter contre le déclin démographique. «Nos stratégies pour enrayer ce phénomène devraient être adaptées au niveau national», martèle-t-il.

Très peu d’enfants hors mariage

C’est aussi l’avis de Naohiro Yashiro, professeur d’Economie à l’Université Showa pour femmes de Tokyo. Pour elle, le problème dépasse même les politiques gouvernementales – il faudrait un changement radical de société pour y faire face. Il s’en explique. «Après une stabilisation, le taux de fécondité japonais a diminué dès 1975 pour atteindre le niveau d’environ 1,4 enfant par femme aujourd’hui. C’est un problème, car selon des sondages du gouvernement, les couples japonais aimeraient en moyenne avoir trois enfants. Le nombre d’enfants par famille est proche de deux, mais le plus gros problème vient des jeunes qui ne se marient pas et n’ont donc pas d’enfants. Au Japon, il y en a très peu conçu hors mariage. C’est une différence majeure avec les Etats­-Unis et l’Europe.»

Le Temps : Depuis 2010, le Japon perd environ 200 000 habitants par an. Comment le gouvernement peut-il enrayer ce déclin?

Naohiro Yashiro : Il a encouragé les femmes à avoir plus d’enfants en offrant des congés maternité partiellement rémunérés de dix-huit mois et en augmentant le nombre de crèches afin de leur permettre de travailler, mais cela n’a pas été très efficace. Le taux de fécondité a certes augmenté légèrement l’an dernier, mais ce n’est rien de significatif. En fait, aucune solution n’a pour l’instant été trouvée.

– Beaucoup de préfectures et villes essaient d’attirer les familles en offrant des subsides. Ces politiques peuvent-elles avoir un impact réel?

- Même si certaines villes ont pris des mesures pour attirer les familles et lutter ainsi contre le déclin démographique, cela reste régional. En fait, on relocalise les familles, mais cela n’aide pas à avoir plus d’enfants. L’immigration est une solution. Une autre serait de déréglementer le mariage, même si cela n’est pas très populaire au Japon. Il s’agirait d’introduire le Pacte civil de solidarité (PACS) comme en France. Il est très difficile de divorcer, ce qui fait que les femmes hésitent à se marier et privilégient parfois leur carrière. Si on ne modifie pas la relation au travail en considérant que les heures supplémentaires sont exceptionnelles, alors on ne pourra pas encourager les Japonaises à avoir des enfants.

– La population de l’archipel pourrait chuter à environ 87 millions d’habitants en 2060, contre 127 millions en 2010, selon des projections. Etes-vous aussi pessimiste?

- Non, ces projections se basent simplement sur un statu quo de la structure sociale et du comportement des Japonais. En fait, le secteur de l’emploi est en train de changer petit à petit, tout comme la structure familiale. Sur le marché du travail, la demande sera plus forte que l’offre et on assistera à une contraction. Plus de femmes seront demandées et les dirigeants des entreprises devront être à leur écoute. Elles veulent moins travailler et une plus grande flexibilité. Pour les femmes, avoir un enfant est très coûteux. Au Japon, cela signifie qu’elles ne peuvent plus autant travailler et lorsqu’elles retrouvent un emploi, il est souvent instable et mal payé. Il me semble donc que l’amélioration du statut des femmes dans le monde du travail aura un impact démographique positif. Le gouvernement de Shinzo Abe a récemment entamé des réformes pour rendre le marché du travail plus flexible et cela va dans la bonne direction.

– Le Japon manque cruellement de crèches. Est-ce aussi une raison du déclin démographique?

- Le problème vient du système japonais des crèches qui est public et très onéreux. Pour l’étendre, il faudrait qu’il soit privatisé. Le gouvernement devra bien sûr le subventionner partiellement, mais la gestion des crèches devrait être confiée à des entreprises.

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