Les funérailles nationales de l’ancien premier ministre japonais assassiné Shinzo Abe font l’objet d’une vive polémique au Japon. La tentative d’un homme opposé à cette forme d’hommage, ce mercredi, de s’immoler par le feu devant le bureau du premier ministre à Tokyo illustre la sensibilité du débat dans l’archipel.

La cérémonie est prévue le 27 septembre en présence de nombreux dignitaires étrangers, dont la vice-présidente américaine Kamala Harris et l’ancien président français Nicolas Sarkozy. Voici les points qui agitent le pays à propos de ces adieux officiels.

Les liens avec la secte Moon

Shinzo Abe, qui avait quitté le pouvoir en 2020, a été tué par balles le 8 juillet en plein meeting électoral à Nara, dans l’Ouest de l’archipel. Son assassin présumé, Tetsuya Yamagami, interpellé juste après les faits, a expliqué à la police qu’il en voulait pour des raisons personnelles à l’Eglise de l’Unification, plus connue sous son surnom de «secte Moon», avec laquelle Abe était lié selon lui.

L’ancien premier ministre japonais n’était pas membre ou conseiller de cette Eglise. Mais il faisait partie de personnalités politiques du monde entier conviées à des conférences organisées par des entités proches de cette organisation religieuse. Il s’était ainsi exprimé en septembre 2021 à l’un de ces colloques, organisé en ligne.

Depuis sa mort, des révélations ne cessent de pleuvoir sur l’ampleur des liens entre cette Eglise et des parlementaires nippons, surtout du Parti libéral-démocrate (PLD, droite au pouvoir), autrefois dirigé par Abe et aujourd’hui par l’actuel premier ministre Fumio Kishida.

Début septembre, une enquête interne du PLD a montré que la moitié de ses 379 élus au parlement avaient des relations avec l’Eglise de l’Unification, accusée d’exercer des pressions financières sur ses fidèles, ce qui lui a déjà valu de nombreux procès et des condamnations. Même si Fumio Kishida a remanié son gouvernement en août et promis que le PLD allait couper tous ses liens avec l’Eglise de l’Unification, la popularité de son gouvernement a fondu en partie à cause de cette affaire.

Une décision jugée unilatérale

Quelques jours après l’assassinat d’Abe et ses obsèques privées à Tokyo, Fumio Kishida a annoncé que des funérailles nationales seraient organisées ultérieurement en son honneur.

Cependant, des hommages de cette ampleur pour des responsables politiques sont devenus rarissimes au Japon depuis l’après-guerre, le seul précédent remontant à 1967. Surtout, Fumio Kishida a outrepassé ses pouvoirs en décidant unilatéralement d’organiser une telle cérémonie, clame l’opposition.

Fumio Kishida «pensait que le gouvernement avait le droit de décider quel type d’événements il organise. Mais il n’y a pas de système formel au Japon pour définir des funérailles nationales. Donc l’opposition soutient que son gouvernement aurait au moins dû solliciter l’autorisation du Parlement après des débats», explique Yoshinobu Yamamoto, professeur émérite en politique internationale de l’Université de Tokyo.

Une figure qui divise

Fumio Kishida a justifié la tenue de funérailles nationales pour Abe par sa longévité record au pouvoir au Japon et son héritage sur les plans économique et diplomatique, et aussi par la vague d’émotion dans le monde entier suscitée par son assassinat. Le premier ministre voulait aussi faire de cette cérémonie un symbole du refus du Japon de céder à la violence et de sa détermination à «protéger la démocratie».

Cependant, la personnalité et le bilan de Shinzo Abe sont loin de faire l’unanimité au Japon où il était honni par beaucoup pour ses vues ultralibérales et nationalistes, sa volonté de réviser la Constitution pacifiste japonaise et sa proximité avec de nombreux scandales politico-financiers. «Le fait que nous organisions ces funérailles nationales ne signifie pas que nous forçons les gens à exprimer leurs condoléances», a été obligé de préciser fin août Fumio Kishida.

Une facture salée

Le gouvernement a annoncé début septembre que les funérailles nationales allaient coûter environ 1,7 milliard de yens (12 millions d’euros).

C’est bien plus que les 250 millions de yens annoncés initialement rien que pour la cérémonie, car le montant révisé inclut également les coûts substantiels de sécurité et d’accueil des nombreux dignitaires étrangers attendus.

Cette inflation soudaine des coûts de l’événement «n’a pas donné non plus une bonne impression en termes de transparence» de la part du gouvernement Kishida, commente Yoshinobu Yamamoto. Mais comme les invitations ont déjà été envoyées et les préparatifs sont déjà bien avancés, «une annulation n’est pas une option» pour Fumio Kishida, selon ce politologue.