Les deux atouts de Jean Castex tiennent dans quelques lignes de son CV de haut fonctionnaire, ancien élève de l’Ecole nationale d’administration (promotion Victor Hugo 1989-1991) et membre de la Cour des comptes (comme François Hollande). Le nouveau premier ministre français est d’abord provincial, originaire du Gers – la terre électorale de son grand-père sénateur – et maire depuis 2008 d’une commune des Pyrénées-Orientales (Prades, 6000 habitants), où son habitude d’aller à la rencontre des administrés mécontents l’a rendu fort populaire et lui a permis d’être réélu au premier tour le 15 mars avec 75% des voix.

Il est ensuite un fin connaisseur du Ministère de la santé, où il officia entre 2005 et 2007 au côté de l’ex-ministre Xavier Bertrand, aujourd’hui patron de la région des Hauts-de-France (Nord), souvent présenté comme un candidat possible à la présidentielle de 2022. Homme des territoires d’un côté, interlocuteur bien équipé des personnels soignants de l’autre, alors que doivent bientôt s’achever les négociations du «Ségur de la santé»: c’est un démineur en chef qu’a nommé vendredi Emmanuel Macron, à la surprise générale des commentateurs français.

Hériter d’un pays à réparer

Ce «déminage» est, il est vrai, indispensable à deux ans de la fin du quinquennat. Elu dimanche au Havre, la ville portuaire normande dont il était le maire avant de rallier le camp présidentiel en mai 2017 et d’accéder à la tête du gouvernement, Edouard Philippe était programmé pour être commandant en chef de la nouvelle majorité La République en marche. Cet homme de droite, principal collaborateur d’Alain Juppé dont il avait dirigé la campagne aux primaires de novembre 2016 (perdues contre François Fillon), avait en lui la rigidité et l’efficacité indispensables pour enclencher la supposée rupture du macronisme. Jean Castex, né en 1965, hérite, lui, d’un pays à réparer.

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«La grande différence est que Jean n’est pas un juriste comme Edouard (membre du Conseil d’Etat, le principal tribunal administratif français et connu pour avoir plaidé la cause de la réduction de la vitesse automobile à 80 km/h), confie un haut fonctionnaire qui le connaît bien. Il ne met pas la règle au-dessus de l’action, ni la fin au-dessus des moyens.» Explications: la présidence Macron a, pour raccommoder ses liens avec les collectivités locales et les élus, besoin d’un «soutier» qui leur ressemble. Or Jean Castex a tout connu: l’Elysée sous Nicolas Sarkozy, dont il fut l’un des proches collaborateurs à la fin de son mandat; les déchirements de la droite en 2012-2013, qui l’amenèrent à choisir François Fillon contre Jean-François Coppé pour la direction de l’ex-parti conservateur UMP; les débats au Conseil régional du Languedoc-Roussillon, où il fut élu… puis les cercles du pouvoir macronien, en tant que délégué interministériel aux Jeux olympiques de 2024 à Paris, puis responsable du déconfinement post-Covid-19 à partir d’avril dernier.

Autre avantage, énorme avec un chef de l’Etat aussi omniprésent qu’Emmanuel Macron, son nouveau chef du gouvernement ne lui fera pas d’ombre médiatique. «Il parle clair, mais il n’est pas fait pour les chaînes d’information permanente qui rythment la vie politique du pays. Il n’attire pas la lumière, contrairement au président», confie un parlementaire de la majorité. Alors que la crise sanitaire avait, au contraire, révélé les talents publics d’Edouard Philippe, devenu le pédagogue en chef de la lutte anti-Covid-19.

L’influence de Sarkozy

Sur le plateau de TF1 au soir de sa nomination, vendredi 3 juillet, le nouveau locataire de l’hôtel Matignon a d’ailleurs mis en avant une forme de programme, que le prochain remaniement gouvernemental est supposé mettre en œuvre: «autorité», «laïcité», «responsabilité». Les mots rupture, disruption ou transformation chers au président ont par contre été oubliés. L’influence de Nicolas Sarkozy, devenu un interlocuteur très écouté par Emmanuel Macron, est là bien visible. «Sarko est persuadé que Macron parle trop souvent de changement. Le président angoisse, selon lui, les Français qui sont d’accord pour changer, mais à condition que les réformes ne se fassent pas contre eux. La réforme des retraites en est l’exemple type», nous confiait avant la crise du Covid-19 l’éditorialiste conservateur du Figaro Ivan Rioufol, auteur de Les traîtres – Ils ont abandonné la France (Ed. Pierre-Guillaume de Roux).

Résultat: la question des retraites, que connaît bien le nouveau premier ministre, devrait revenir sur la table pour la rendre plus «supportable». C’est-à-dire moins coûteuse pour les retraités et donc plus compliquée à financer pour un Etat déjà très endetté, dont la crise sanitaire a aggravé le fardeau budgétaire avec un déficit attendu de 11,4% du PIB en 2020 et une dette publique de 115% du PIB.

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Un négociateur de droite

Les changements de ministres devraient aussi entériner la nouvelle ligne de partage entre Matignon et l’Elysée: à Castex la supervision des questions régaliennes domestiques (la justice, l’intérieur, les collectivités locales, la réforme de l’Etat…); à Macron la communication sur les grands chantiers d’avenir, comme le plan de relance européen qui sera débattu à Bruxelles le 17 juillet ou le tournant écologique avec l’organisation d’un possible référendum sur quelques grandes mesures «vertes» en 2021.

Avec une question: comment le pari centriste d’Emmanuel Macron peut-il réussir alors que son nouveau chef de gouvernement est un homme de droite assumé, et alors que les jeunes votent «vert» pour rompre avec les pratiques politiques anciennes. «La France électorale est majoritairement de droite. Avec Castex, Macron en prend acte, mais il nomme un négociateur crédible sur un terrain apolitique mais désiré par beaucoup: la décentralisation», juge un de ses anciens condisciples à l’ENA. Le curseur est déplacé. Emmanuel Macron veut toujours changer la France. Mais avec Jean Castex, il promet d’essayer de le faire avec les Français.