Sur le fronton de certaines églises italiennes, les fidèles ont depuis des semaines apposé la bannière arc-en-ciel de la paix. Nombre d'associations chrétiennes ont participé aux marches contre la guerre en Irak et tous les catholiques sont invités à observer demain une journée de jeûne pour éviter le recours aux armes. Rarement le Vatican et la hiérarchie catholique s'étaient autant mobilisés pour tenter d'éviter un conflit militaire.

Alors qu'il y a quelques jours l'Osservatore romano, l'organe officiel du Saint-Siège, affichait en une et en gros caractères, un «Jamais» sans équivoque, le Vatican redouble en effet d'activité diplomatique pour tenter de bloquer in extremis l'intervention américaine. Hier, l'AFP évoquait même un prochain voyage du pape Jean Paul II aux Nations unies après qu'il eut dépêché un peu partout ses émissaires. Dès le 15 février, le cardinal français Roger Etchegaray était ainsi à Bagdad pour rencontrer dans le cadre d'une mission de paix le président irakien Saddam Hussein. Le pape vient aussi d'envoyer à Washington l'octogénaire cardinal Pio Laghi, ancien nonce apostolique du Saint-Siège aux Etats-Unis et vieil ami de la famille Bush. «Le cardinal sera porteur d'un message de Sa Sainteté et aura le moyen d'illustrer la position et les initiatives entreprises par le Saint-Siège pour contribuer au désarmement et à la paix au Moyen-Orient», a expliqué Joaquin Navarro Valls, porte-parole du Vatican. Totalement opposé à une guerre préventive, le pape a déjà fait savoir qu'il considérait un éventuel conflit en Irak comme une action «criminelle». Dans le même temps, le Vatican n'a cessé de faire pression sur Bagdad pour exhorter Saddam Hussein à collaborer avec Hans Blix et les inspecteurs de l'ONU.

La semaine dernière, l'archevêque Jean-Louis Tauran, à la tête de la diplomatie vaticane, a réuni à Rome les 174 ambassadeurs accrédités auprès du Saint-Siège pour détailler ultérieurement la position de l'Eglise catholique: «Une guerre d'agression serait un crime contre la paix», a-t-il insisté après avoir souligné qu'en l'absence d'une «attaque armée» de la part de l'Irak, toute décision «unilatérale», décidée par «un ou plusieurs Etats» correspondrait à une guerre d'agression. Pour le Vatican et conformément à la doctrine de l'Eglise sur la guerre énoncée précisément depuis l'encyclique Pacem in terris (Paix sur la terre) du pape Jean XXIII en 1963, la résolution des crises internationales doit passer par l'ONU. «Tout doit être entrepris et décidé dans le cadre des Nations unies», a souligné monseigneur Tauran.

Quant à l'emploi de la force, il ne doit être envisagé que comme ultime recours dans une situation de réponse à une agression et être proportionné à celle-ci. En clair, le Vatican estime que les conditions pour une intervention en Irak ne sont absolument pas réunies. «Le droit international ne reconnaît pas le concept de nouvel ordre mondial qui permettrait le recours unilatéral à la force de la part de certains Etats pour en garantir le respect», a martelé Jean-Louis Tauran qui a également fait part de sa préoccupation devant les conséquences désastreuses «qu'une intervention armée aurait sur les populations civiles sans oublier les réactions prévisibles des pays de la zone qui, en solidarité avec l'Irak, pourraient réagir de manière extrémiste».

Fort de cette ligne d'action, le pape a transformé depuis plusieurs semaines le Vatican en un véritable carrefour diplomatique recevant tour à tour et malgré son état de santé fragile le ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer, Tony Blair ou encore José Maria Aznar, le très catholique premier ministre espagnol qui en raison de son soutien à la position américaine a été pratiquement convoqué à Rome. Seul Donald Rumsfeld, de passage dans la capitale italienne, n'a pas été reçu au Vatican. Le secrétaire américain à la Défense n'aurait pas d'homologue direct au Saint-Siège, lui a-t-on officiellement indiqué. «S'il le souhaite, on peut lui organiser une rencontre avec le commandant des gardes suisses…» aurait perfidement proposé un proche collaborateur de Jean Paul II.

Lundi soir, Joaquin Navarro Valls a précisé «qu'il n'existe aucun projet concernant une prochaine visite du saint père aux Nations unies». Mais le Vatican n'a pas pour autant renoncé à agir pour tenter de conjurer l'intervention. Même si l'administration Bush, qui a déjà indiqué qu'elle ne se laissera pas «influencer» par le pape, a annoncé lundi que la visite de Pio Laghi à Washington n'était pour l'heure pas au calendrier du président américain, la Curie poursuit son offensive diplomatique. A la suite de la visite à Rome du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexei Meskov, le Vatican a parlé hier de «convergences» avec Moscou.