Jean Ziegler n'a peur de rien. Même pas de venir défier «les nouveaux maîtres du monde» – c'est le titre de son dernier livre – à l'Assemblée générale des Nations unies. L'ancien conseiller national, devenu rapporteur spécial de la Commission des droits de l'homme pour le droit à l'alimentation, présentait lundi et mardi à Manhattan le résultat de ses recherches, et des recommandations qui sont dans le droit fil de ses convictions. Pas tendres, donc, pour le capitalisme et son système. Ziegler, sans trop de surprise, s'est attiré une verte réponse – indirecte pourtant – du représentant américain. L'ambassadeur Sichan Siv a accusé le Suisse de trahir son mandat, et il s'est arrêté juste avant de le traiter d'«affameur»: la faute du rapporteur spécial, c'est d'avoir publiquement mis en cause la livraison de maïs et de soja génétiquement modifiés aux populations africaines.

Dans sa mission, Jean Ziegler est un combattant, ce qui n'étonnera guère. En mars, il avait provoqué la colère du gouvernement brésilien en qualifiant de «génocide» la mort de milliers de personnes «assassinées» par la malnutrition dans un pays pourtant si fertile. Le Suisse est convaincu que l'arrivée de la gauche au pouvoir à Brasilia a effacé cette fâcherie, mais l'ambassadeur brésilien lui a quand même demandé de tenir compte des remarques qui lui ont été faites. Quelques mois auparavant, quand commençait la guerre en Afghanistan, Ziegler avait déjà dénoncé les parachutages de vivres par les Américains, accusés de mélanger dangereusement le militaire et l'humanitaire.

Dans le rapport présenté à l'Assemblée générale lundi, il traite le problème de la faim d'un point de vue plus général. Le style est très onusien, mais le propos clair. Chiffres tragiques: 815 millions d'humains souffrent de malnutrition. Des coupables? Les gouvernements passifs. En fait, dit en substance Jean Ziegler, ils sont ligotés par le «modèle macroéconomique néolibéral» et son marché, qui étouffent les petits paysans au profit de l'agrobusiness protégé par les subventions hypocrites des pays les plus développés. Le remède? Il faut rejeter le «consensus de Washington», en fait les politiques de la Banque mondiale et du FMI. Et il faut relancer les réformes agraires en vogue il y a un demi-siècle: exploitations familiales privilégiées, contrôles nationaux rétablis, frein aux multinationales. Y a-t-il des exemples de réussite? Jean Ziegler cite, entre autres, Cuba. Cette référence a fait bondir une journaliste anti-castriste. Si les conditions dans l'île sont difficiles, a répliqué le Suisse, c'est à cause du blocus américain. La dame lui a fait remarquer que le rationnement avait été établi à Cuba avant l'embargo.

Dans son rapport, Ziegler ne fait qu'une allusion aux aliments génétiquement modifiés (OGM). Mais il avait auparavant et publiquement exprimé ses doutes et ses réserves. D'abord au nom du principe de précaution: est-on vraiment sûr, dans le long terme, de l'innocuité des OGM? Ensuite au nom de son hostilité aux géants de l'agrobusiness. Il voit leur main derrière les livraisons de maïs transgénique que les Etats-Unis font en Afrique par l'intermédiaire du Programme alimentaire mondial (PAM). Monsanto et ses pareils veulent enfermer les agriculteurs africains dans la dépendance à l'égard des OGM brevetés, pour leur plus grand profit.

Le PAM prend ses distances

La plupart des gouvernements africains – hormis la Zambie – acceptent les OGM, donc les livraisons du PAM, et l'Afrique du Sud a fait le choix du transgénique dans son agriculture. Sichan Siv en a tiré argument pour attaquer durement Jean Ziegler. L'ambassadeur américain se fonde aussi sur les conclusions que le système des Nations unies – y compris l'Organisation mondiale de la santé – a déjà tirées: les OGM ne doivent pas être rejetés. Et il a accusé le Suisse de se rendre complice de gouvernements qui, au nom d'un refus de la biotechnologie, sont prêts à réduire leur peuple à la famine. «Les actions ont des effets, a conclu l'ambassadeur à l'intention de Ziegler, et vos actions peuvent entraîner la mort des gens.» Le Suisse était naturellement indigné de cette mise en cause, mais il a maintenu ses positions. A Genève, cependant, le PAM a pris ses distances, affirmant que Jean Ziegler n'a pas compétence d'avancer ce qu'il a dit, et qu'il ne donnait qu'un avis personnel. Le mandat du rapporteur spécial doit être renouvelé au printemps prochain. Le combat sera dur.