Cuba

Jean Ziegler: «Du sang cubain coule dans mes veines et je me porte à merveille»

Le sociologue suisse raconte ses expériences avec Fidel Castro, après l’annonce de la mort du Lider Maximo

Jean Ziegler a rencontré Fidel Castro à neuf reprises. Alors que la mort du Lider Maximo a été annoncée ce samedi, le sociologue de gauche raconte son expérience avec le chef de la révolution cubaine.

Le Temps: Comment prenait-on rendez-vous avec Fidel Castro?

Jean Ziegler: C’est lui qui se manifestait, par le truchement de l’un de ses secrétaires qui appelait à l’hôtel en me demandant de ne pas quitter la chambre le même soir, sans rien ajouter et sans explication. La première fois, c’était au milieu des années 60. Une jeep venait ensuite me chercher et on me conduisait dans un lieu protégé, jamais le même. Une seule fois, la rencontre eut lieu à la présidence, des locaux où Fidel Castro ne se rendait en fait presque jamais. Il a gardé toute sa vie des habitudes de guérillero. Pour de bonnes raisons: il devait être très prudent.

– Etait-il familier avec vous?

– Il était extrêmement chaleureux et attentionné. Pas familier, mais bienveillant, avec chaque fois une question sur mon fils ou sur ma famille. En fait, il était tout le contraire du Che, qui, lui, était froid et ironique. Il montrait aussi une curiosité fantastique et me questionnait sans se lasser sur la gauche européenne, sur l’Internationale socialiste. Les Cubains ont toujours voulu tisser des liens plus étroits avec l’Europe afin de privilégier une troisième voie entre les deux blocs. Lors d’une de mes dernières entrevues avec lui, un 26 juillet, Fidel Castro m’a pris dans sa jeep pour commémorer à la campagne comme chaque année l’attaque ratée de la caserne de la Moncada [épisode d’échec mais fondateur de la révolution, en 1953, ndlr]. Tous les 5 kilomètres, notre convoi était stoppé par des villageois qui tantôt applaudissaient, tantôt se plaignaient de leurs conditions de vie, notamment de l’état des conduites d’eau, constamment coupées. Devant Fidel, la parole était libre, et lui, en retour, écoutait avec la plus grande attention. Et la même scène se répétait dans chaque village. Fidel Castro était en communion avec la population. C’était le signe sinon la preuve de la solidité de cette révolution.

– Qu’a-t-il apporté aux Cubains?

– La conquête des droits sociaux constitue l’acquis principal de la révolution, avec la souveraineté retrouvée. Cuba au temps de Batista était une horrible dictature et le peuple n’avait strictement rien et vivait dans la misère. Aujourd’hui, l’espérance de vie est identique à celle des Suisses. Le taux d’alphabétisation est l’un des meilleurs du monde. La médecine est au niveau des pays les plus avancés. Victime d’une attaque bactérienne lors d’un séjour à Cuba en 2015, j’ai été abondamment transfusé. Du sang cubain coule dans mes veines et je me porte à merveille. Les besoins de base sont satisfaits. La dignité de l’homme a été rétablie à Cuba.

– Et les droits humains?

– Brecht disait qu’un bulletin de vote ne nourrit pas l’affamé. Bien sûr, je déplore qu’il n’y ait pas la liberté de presse et une plus grande pluralité politique. Mais depuis que la sécurité matérielle a été assurée, la démocratisation a commencé. Une étape après l’autre. Je suis confiant: on va vers plus de démocratie.

– Sur le plan économique, ne peut-on pas parler d’échec?

– Deux choses. D’abord, Cuba vit sous blocus. Pour l’économie, c’est une tragédie, elle ne peut pas s’épanouir, mais seulement résister. Ensuite, le bloc soviétique absorbait 75% des exportations cubaines. Avec son effondrement, l’agriculture cubaine s’est retrouvée quasiment sans débouché extérieur. Ces deux raisons expliquent largement les difficultés que traverse le pays.

– Quel sera l’héritage de la révolution cubaine?

– Elle a une dimension universelle et porte une espérance: la misère et la sujétion au capitalisme arrogant ne sont pas des fatalités. La révolution cubaine a montré qu’il était possible de se débarrasser de ces maux. Elle l’a fait et cela a valeur d’exemple. 


Après la mort de Fidel Castro

Publicité