Commentaire

Pourquoi Jean-Claude Juncker a raison (et pourquoi ça ne passe pas)

COMMENTAIRE. Dans son ultime discours sur «l’état de l’Union», le président de la Commission Jean-Claude Juncker a de nouveau fait un vibrant appel à une UE respectueuse de ses valeurs et forte dans le monde. Le vote-sanction du parlement européen contre la Hongrie lui a fait immédiatement écho

«Le nationalisme borné est un mensonge accablant et un poison pernicieux.» Telle a peut-être été, ce mercredi, la phrase la plus cinglante prononcée par Jean-Claude Juncker à l’intention des mouvements populistes europhobes et eurosceptiques, bien partis pour dominer le débat politique d’ici aux élections européennes de mai 2019. Une parole suivie d’un écho politique de taille: un vote-sanction inédit des eurodéputés contre la Hongrie de Viktor Orban, accusé de porter atteinte aux valeurs fondamentales de l’Union. C’est la première fois que le Parlement européen brandit son droit d’initiative pour demander au Conseil (les Etats membres) de mettre fin aux dérives de l’un d’entre eux.

Au sujet de ce vote-sanction: Le Parlement européen déclenche une procédure contre la Hongrie

Convaincant, Juncker? Voire. Une fois encore, fort de son engagement viscéral pour l’intégration communautaire, le président luxembourgeois de la Commission européenne a tenté de fixer le cap et de remettre le navire européen à flot. Avec un message à l’intention de son prédécesseur à la tribune du Parlement de Strasbourg, le premier ministre hongrois Viktor Orban: «L’article 7 du traité de l’UE [ndlr: qui constate une violation grave par un Etat membre] doit s’appliquer là où l’état de droit est en danger.» Il a sur ce point été entendu dans l’hémicycle strasbourgeois.

A ce propos: Viktor Orban divise de plus en plus la droite européenne

Le retour aux frontières serait «inacceptable»

Difficile, dans l’actuel tournant pris par la mondialisation de plus en plus déréglée par les guerres commerciales à venir, de donner tort à l’ancien premier ministre du Grand-Duché. Son opposition réitérée aux «frontières intérieures au sein de l’UE, qui seraient un retour en arrière inacceptable» a l’énorme mérite de redire à tous les pays membres de l’espace Schengen – dont la Suisse – que le détricotage en cours ne peut conduire qu’à la désintégration et à la division.

Idem lorsque, grandiloquent, Jean-Claude Juncker estime indispensable que «l’Europe quitte les gradins du stade mondial pour devenir un façonneur, un architecte. Plus seulement un payeur global, mais un acteur global.» Certes.

A propos du prochain départ du président: Jean-Claude Juncker, le précipice bruxellois

Comment faire à l’heure des nationalistes au pouvoir?

Et après? Comment y parvenir face aux Orban, Salvini et autres Kaczynski? Son discours n’a pas donné la moindre recette. Seul objectif assigné: la réussite du dernier sommet européen auquel il assistera, le 9 mai 2019 à Sibiu, en Roumanie, dont il a malicieusement redit le nom allemand: Hermannstadt.

Le discours fut courageux. L’appel à «retrouver les valeurs du compromis» et l’éloge d’une «souveraineté européenne» chère au président français Emmanuel Macron sont justifiés. Idem pour la clarification à l’intention du Royaume-Uni, qui «ne sera jamais un partenaire de l’UE comme les autres après le Brexit», mais qui «ne pourra pas non plus jouir d’un accès au marché unique à la carte».

A propos de ce discours: Pour Jean-Claude Juncker, Londres «ne peut pas être dans certaines parties du marché unique»

Trois défis économiques majeurs

Restent les réalités. Comment convaincre les compagnies européennes d’adopter l’euro dans leurs transactions internationales, y compris pour acheter des Airbus, sans une refonte intégrale du système financier actuel? Comment faire que l’UE s’acquitte en euros de sa colossale facture énergétique annuelle (300 milliards d’euros)? Comment obtenir cette refonte de l’Union économique et monétaire, sur laquelle la France et l’Allemagne convergent sans parvenir encore à conclure, alors que l’Italie renâcle et menace?

C’est un discours amoureux de l’Europe que Jean-Claude Juncker, président d’une Commission de plus en plus contestée, a d’abord prononcé. «J’aime l’Europe et je continuerai de le faire», a-t-il d’ailleurs conclu. A la nouvelle génération de défenseurs de l’Union, conduite par Emmanuel Macron, de relever ce défi. Avec une énorme difficulté politique face à des peuples inquiets et gagnés par le doute: l’amour, on le sait, est toujours passible d’aveuglement…

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