«Le sommet européen sur l’immigration m’a déçu»

Union européenne Jean-Claude Juncker, président de la Commission, veut que Bruxelles reprenne l’initiative

Le sort de la Grèce, la relation avec la Russie, l’immigration en Méditerranée, l’éventualité d’un «Brexit» après un référendum sur l’Europe au Royaume-Uni: les motifs d’inquiétude ne manquent pas pour Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne. Lors de son voyage, au retour de Kiev, où il participait lundi et mardi à un sommet Ukraine-UE, Jean-Claude Juncker a répondu aux questions de quatre médias internationaux, dont Le Monde.

– Quels sont les résultats du sommet de Kiev? Les autorités ukrainiennes vous ont-elles entendu?

Jean-Claude Juncker: Nous avons insisté lourdement sur la nécessité de vastes réformes, et je craignais une réaction négative de leur part à ce qu’elles auraient pu prendre comme une réprimande, même si j’avais toujours précisé qu’il ne s’agissait pas de cela. En réalité, le président Petro Porochenko et le premier ministre, Arseni Iatseniouk, ont été reconnaissants: mes propos ont aidé à convaincre les Ukrainiens, focalisés sur la seule question des visas, des mérites des réformes à mener. Leurs dirigeants font de bonnes choses, je me suis toutefois montré critique sur le report de certaines décisions. Ils m’ont surtout parlé de leurs préoccupations à l’égard de la Russie. Ils considèrent que Moscou prépare une attaque à grande échelle. D’où leur insistance pour la mise sur pied d’une force européenne de maintien de la paix. Ils insistent aussi sur le lien transatlantique et ils aimeraient voir les Etats-Unis jouer un rôle plus important.

– On a le sentiment que certains pays européens se lassent du dossier ukrainien…

– Certains pays soulignent les dysfonctionnements de l’Ukraine, mais ne renoncent pas à leur soutien. Nous maintenons d’ailleurs notre effort, avec une nouvelle aide de 1,8 milliard d’euros décidée récemment. Nous essayerons d’en débloquer deux tranches cette année, soit 1,2 milliard.

– «La» grande demande des Ukrainiens, c’est la perspective d’une adhésion à l’Union européenne. Vous l’envisagez, un jour?

– Je n’ai pas de promesse à formuler. J’ai dit que l’Ukraine était, en tant que nation, membre de la famille européenne, même si la question de l’accession ne figure pas au programme dans l’immédiat. J’ai également demandé que l’on cesse de parler d’une éventuelle adhésion à l’OTAN. Les dirigeants ukrainiens ont écouté mon point de vue.

– On vous a finalement assez peu entendu sur la future relation avec la Russie. Vous voulez soigner votre bonne relation avec Vladimir Poutine?

– J’ai, c’est vrai, une bonne relation avec lui.

– Vous lui parlez encore? Quel peut être votre rôle?

– Quand je parle aux gens, nous ne publions pas de communiqué. Nous jouons notre rôle, dans le contexte difficile du moment. Sans vouloir faire de l’ombre à d’autres.

– L’urgence la plus proche, c’est le dossier grec?

– Nous sommes toujours confrontés à un vaste problème.

– C’est tout?

– C’est tout…

– Comment réagir aux drames qui se sont déroulés en Méditerranée?

– Il n’y a pas de priorités à établir face aux crises que nous traversons, mais celle-là représente sans doute le problème le plus pressant, le plus aigu au plan humain. Les désastres qui se sont produits appelaient une action immédiate, et je n’ai pas été très heureux des résultats du récent sommet européen. Nous avions trois projets sur la table. Celui de tripler le budget de la mission «Triton» a été atteint, même si cela n’a pas été facile. Je réclamais un mandat pour la Commission afin qu’elle puisse s’attaquer au problème de la migration légale. Les Etats n’y sont pas favorables, mais nous le ferons, car c’est le droit de la Commission de prendre des initiatives si elle le juge utile. Le troisième point concernait l’instauration d’un régime de quotas, afin de répartir les réfugiés dans l’ensemble de l’Union. Cette simple mention est apparue comme trop dangereuse à certains de mes collègues du Conseil, et cela m’a déçu. Ce qui est dangereux, en réalité, c’est de ne pas s’attaquer à ces problèmes.

– Vous êtes frustré?

– Les membres du Conseil ne sont pas des diplomates, mais des décideurs politiques, confrontés à leur opinion publique, parfois privés d’une majorité parlementaire, ou parfois priés par leur parlement de nager en sens contraire. Il y a toutefois, pour l’instant, un sentiment qui domine en Europe: il faut accomplir un effort accru pour les réfugiés. Courir sans cesse derrière les électeurs ne permet pas de leur parler: vous ne les voyez que de dos… Nous publierons, en mai, notre programme pour les migrations, conformément à mes lignes directrices. Cela permettra une approche large et inclura la question de la migration légale.

– Avez-vous déjà engagé des discussions avec les responsables britanniques quant aux conséquences possibles d’un référendum sur l’appartenance à l’Union?

– J’ai dit, dès mars 2014, que je voulais un contrat clair avec Londres. Malheureusement, le gouvernement et la presse britanniques ont ignoré ce propos jusqu’ici. C’est à la Grande-Bretagne de mettre en avant ses propositions; à elle de prendre des initiatives. Nous les examinerons avec courtoisie, amitié et objectivité. Je ne veux pas que la Grande-Bretagne quitte l’Union, mais je refuse qu’elle impose un agenda qui ne serait pas approuvé par les autres membres. A ce stade, nous n’avons toutefois pas de vision claire quant à tous les sujets qui devraient être renégociés. S’engager aujourd’hui dans un débat n’aurait pas de sens.

– Envisagez-vous une éventuelle renégociation des traités?

– Cela dépend des demandes, de la position des autres Etats membres, ainsi, peut-être, que d’autres questions, comme l’approfondissement de l’union économique et monétaire, qui pourrait également entraîner une révision. Il est trop tôt pour avoir un point de vue définitif, même si j’exclus, par exemple, toute remise en question de la liberté de circulation. J’ajoute que bien des changements sont possibles dans le cadre des traités actuels.