D’emblée, le mot est lâché. Vilipendé par l’UDC comme la caricature du leader politique «euroturbo» et impérialiste vis-à-vis de la Confédération, Jean-Claude Jun­cker «adore la Suisse». «Il y a passé ses vacances, au Tessin, pendant plus de quinze ans, raconte un de ses plus proches conseillers. Il tutoie Pascal Couchepin, et s’est pris d’amitié pour Hans-Rudolf Merz dans les moments difficiles de la crise bancaire de 2008-2009. Il connaît les bonheurs et les difficultés d’être partagé entre culture française et allemande, avec ce que cela suppose de réticences vis-à-vis des méthodes employées parfois par Paris ou Berlin. De sa part, questionner l’anomalie helvétique est tout sauf désobligeant.»

Une évidence dont Christoph Blocher n’a pas du tout eu, le 2 janvier, la même lecture, en comparant à Wynigen (BE) le soutien du premier ministre luxembourgeois à une future adhésion suisse à l’UE. Et ses remarques sur le risque d’isolement helvétique aux propos passés… d’Adolf Hitler!

Flash-back. Fin décembre, l’homme fort du Grand-Duché, pilier de la réponse communautaire à la crise de la dette en tant que président de l’Eurogroupe, reçoit Die Zeit. Le journal allemand n’est pas le premier à venir l’interroger dans son bureau, au rez-de-chaussée du cabinet du premier ministre qui jouxte la cathédrale de Luxembourg, avec le Ministère des finances sur le trottoir d’en face. Jean-Claude Juncker, 56 ans le 9 décembre, occupe depuis des semaines le devant de la scène.

Sa conviction? L’Union européenne ne sortira de la crise que si les pays surendettés font le ménage dans leurs finances publiques, si la convergence économique devient la règle et si Bruxelles répond présent sur le terrain de la solidarité, notamment en créant une agence de la dette chargée d’émettre des euro-obligations.

Die Zeit, dont l’ancien chancelier allemand Helmut Schmidt reste coéditeur, sait donc à quoi s’attendre en ces temps de critique contre l’égoïsme de Berlin. Le journal a toutefois prévenu. Il y aura aussi des questions sur la Suisse, où Jean-Claude Juncker a par avance accepté de se rendre en janvier, à son invitation, pour débattre de l’Europe et des relations bilatérales avec Christoph Blocher.

Le reste en dit long sur le fossé politique qui sépare les deux hommes. Mais aussi, surtout, sur le Jean-Claude Juncker de 2011. Car contrairement au leader de l’UDC – blessé à vie par son éviction du Conseil fédéral – le chef du gouvernement luxembourgeois a surmonté, à la faveur des assauts contre la monnaie unique, les revers essuyés en 2008 et 2009.

Les attaques à répétition contre le Luxembourg et son secret bancaire dans la foulée du G20 de Londres en avril 2009 avaient failli l’emporter, pris en étau entre les exigences allemandes et les mises en demeure arrogantes de la France de Nicolas Sarkozy. Le poste de président du Conseil européen (la réunion des chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Union), taillé sur mesure pour ce social-chrétien qui avait décliné en 2004 l’offre de présider la Commission, lui avait ensuite échappé – pour cause de veto élyséen – au profit de l’inconnu belge Herman Van Rompuy.

«On le sentait touché, au physique comme au moral, résume un diplomate. Même au Luxembourg, où sa coalition l’a de nouveau emporté en 2009, un quatrième mandat consécutif de premier ministre à la clé, la machine paraissait grippée. Les négociations entre syndicats et patronat bloquaient. Beaucoup se préparaient à l’après-Juncker.» L’information parvient alors à Berne: son dauphin Luc Frieden, grand argentier et négociateur fiscal en chef, bien plus proche des milieux bancaires que son patron, ex-syndicaliste, pourrait bientôt se retrouver à la tête du second pays le plus petit de l’UE (après Malte) et de ses 500 000 habitants.

Le Jean-Claude Juncker qui débattra le 12 janvier à 20 heures avec Christoph Blocher au Schau­spielhaus de Zurich, est pourtant sorti ragaillardi de ce trou d’air politique. Son secret? «La crise prouve de façon éclatante le besoin d’Europe et d’hommes tels que lui», pronostique son porte-parole, Guy Schuller.

Premier ministre depuis 1995, plus ancien membre du Conseil européen, président de la zone euro depuis 2004, le chef du gouvernement luxembourgeois s’estime dépositaire d’un héritage. Helmut Kohl ne l’appelait pas «Junior» pour rien. Jacques Delors ne faisait pas semblant lorsqu’il prononça, en 2006, son éloge pour le Prix Charlemagne, décerné chaque année en la mairie d’Aix-la-Chapelle. «Juncker ulcère ses homologues en rappelant sans cesse que les discussions sur la convergence économique sont les mêmes qu’il y a quinze ans, note Hans Martens, de l’European Policy Center, à Bruxelles. Mais lui y croit, au point de répéter souvent qu’il est plus fier de l’Europe que des dirigeants européens! Lesquels ne lui pardonnent pas et refusent, sans surprise, d’appuyer sa demande de voir l’Eurogroupe représenté au G20.»

Le passé. C’est, avec sa fibre sociale restée vive depuis sa formation d’avocat en droit du travail, la colonne vertébrale de Jean-Claude Juncker. Y compris pour comprendre ses remarques sur la Suisse, où il était encore en visite officielle en septembre dernier. Par sa personnalité, ses convictions et son itinéraire, ce dernier est un peu l’anti-Blocher. Son parler, en allemand comme en français, est un écheveau de phrases ciselées, distillées d’une voix basse, sans gestuelle provocatrice, mais toujours appuyées de traits d’humour et émaillées de remarques assassines.

Sa famille de pensée, sociale-chrétienne, est celle d’une classe moyenne à la fibre populaire, dénonciatrice jadis des abus des maîtres de forge comme aujourd’hui de l’inconscience des ultra-libéraux. Ses racines sont à cheval sur la frontière belgo-luxembourgeoise qui le vit grandir, avec comme référence un père ouvrier dans la sidérurgie, enrôlé de force dans la Wehrmacht durant la guerre.

«Il est l’Européen biologique par excellence, à la limite de la schizophrénie, doublé d’un bon brin de cynisme, remarque un de ses proches. Il glorifie l’UE tout en connaissant ses limites. Il continue de voir dans la communauté le meilleur rempart contre les nationalismes ou la domination écrasante des banques, tout en défendant pied à pied les intérêts financiers du Grand-Duché, pays fondateur.» Moralité: «Pour Jun­cker, la Confédération dans l’Europe, c’est à la fois logique, possible et souhaitable», juge un banquier luxembourgeois.

Une autre conviction lui rend difficilement supportable l’exception helvétique: celle selon laquelle l’Europe doit s’appuyer sur les petits pays, surtout s’ils sont financièrement vertueux, face aux tentations récurrentes d’un «directoire des grands». «Il n’a jamais été un partisan des Etats-Unis d’Europe, poursuit Guy Schuller Relisez ses déclarations à Die Zeit. Qu’a-t-il dit, sinon que la tache blanche suisse sur la carte de l’Europe est une «absurdité géostratégique»? Pour lui, l’Europe et la Confédération ont besoin l’un de l’autre. Surtout en période de crise comme aujourd’hui.»

Un constat déjà esquissé par Jean-Claude Juncker à Lausanne en septembre 2008, lorsqu’il reçut la médaille d’or de la Fondation Jean-Monnet: «Le fait que la Suisse ne fasse pas partie de l’Union européenne est un hasard provisoire, avait-il déclaré. L’Histoire va arranger cela.»

L’histoire… c’est-à-dire les hommes. Sur la colline verdoyante qui fait face, à Luxembourg, au quartier des ministères, Jean-Claude Juncker aime regarder la maison natale de Robert Schuman, dont il vénère la déclaration du 9 mai 1950, l’acte fondateur de la construction européenne. Au risque, pour lui, de ressentir aujourd’hui le vide ambiant autour de lui.

«Il nous a demandé, pour se préparer au débat de Zurich, des discours récents de Christoph Blocher, complète Guy Schuller. Il croit encore que le populisme peut être combattu par les faits et par une prise de risque politique.» Ce qu’il fit en juillet 2005, menaçant de démissionner si les Luxembourgeois n’approuvaient pas par référendum le défunt Traité constitutionnel, pourtant rejeté quelques semaines plus tôt par la France et les Pays-Bas. Résultat: 56% de oui.

Facile en outre, pour Jean-Claude Juncker, de démontrer que ses interrogations sur la manière, «dans trente ans», dont «la Suisse organisera son autonomie totale d’avec les autres et contre les autres», n’ont rien d’une accusation. L’alliance entre le Grand-Duché et Berne, sur la défense du secret bancaire – malgré les contraintes communautaires imposées au Luxembourg en matière d’échange d’informations – plaide pour lui. Tout comme sa conviction du double jeu joué par Londres au sein de l’UE pour assurer la suprématie financière de la City.

«Diplômé de l’Université de Strasbourg, Jean-Claude Juncker a grandi à proximité de la Confédération, estime un collaborateur. Il lit tous les jours, depuis cette époque, la Neue Zürcher Zeitung. Qu’il soit dépité devant certains travers de la démocratie directe helvétique ou devant une certaine forme d’égoïsme alpin, cela peut se comprendre, non?»

Peu de temps après la publication, en décembre 2008, des conclusions très sévères de l’Union européenne sur les bilatérales, notamment en matière de fiscalité des entreprises, le premier ministre luxembourgeois avait mis en garde les Vingt-Sept: «La Suisse n’est pas l’Irak des Alpes», avait-il vertement rappelé à Bruxelles. Les militants de l’UDC, tout comme son chef, avaient alors applaudi. L’intéressé, mercredi, compte bien leur rafraîchir la mémoire.