JUSTICE

Jean-Claude Romand, parcours du faux docteur infanticide du Pays de Gex

Le drame a profondément secoué la région. En 1993, Jean-Claude Romand, le faux médecin de l’OMS, a tué ses enfants, sa femme ainsi que ses parents. Cette histoire a inspiré le roman «L'adversaire» ainsi que deux films. Reportage sur les lieux de la tragédie

(Cet article a été publié en juillet 2015, lorsqu'il a été question, sans suite, d'une libération de Jean-Claude Romand).

Route Bellevue à Prévessin-Moëns, dans le Pays de Gex. A l’angle du chemin de la Ravoire, la maison des Romand est là. C’est une vieille dame croisée près de la boucherie-épicerie qui a indiqué la direction. Ici, toutes les habitations se ressemblent. Plutôt cossues, on les devine confortables, toujours entourées de jardinets et gazons verts. La maison des Romand a été longtemps inhabitée: «Qui a envie de vivre là où un homme a assassiné toute sa famille ?», explique un vieil Anglais.

Pourtant le pavillon est aujourd’hui occupé. Derrière la haie, un homme, la cinquantaine, fait la sourde oreille. Puis répond, maussade. Connaît-il l’affaire Romand? «Je ne suis pas de la région». Mais tout le monde sait forcément ce qu’il s’est passé ici il y a 22 ans.

Macabre virée

Retour en arrière, le 9 janvier 1993. Jean-Claude Romand débute sa macabre virée en tuant sa femme Florence avec un rouleau à pâtisserie, puis ses deux enfants Caroline, 7 ans, et Antoine, 5 ans, avec un 22 Long Rifle muni d’un silencieux. Ensuite, il assassine ses parents à Clairvaux (Jura) le même jour avec la même arme. L’homme file à Paris, gaze puis tente d’étrangler sa maîtresse dans la forêt de Fontainebleau, avant de lui laisser la vie sauve. Dernière étape de cette macabre virée: il rentre chez lui à Prévessin, met le 11 janvier le feu à la maison à l’heure où passent les éboueurs, avale des barbituriques périmés depuis 10 ans. Il sera finalement hospitalisé dans le coma à Genève.

Lorsqu’il est jugé apte à répondre aux questions des enquêteurs, il cherche à ruser et invente l’histoire d’un homme roulant les r qui se serait introduit dans la maison familiale. Mais le scénario ne tient pas, Jean-Claude Romand est vite confondu, reconnaît qu’il a tué sa famille. La police contacte l’ONU à Genève, son employeur. Le Gessien est connu sous le respectable nom de docteur Romand, éminent chercheur à l’OMS. Mais il ne figure pas dans les fichiers, l’agence onusienne n’a jamais recruté un docteur Romand.

Au fur et à mesure de l’enquête, on découvre la double vie de Jean-Claude Romand: il n’a cessé de mentir pendant 18 ans et n’a jamais été médecin. Il racontait à sa femme qu’il se rendait à un congrès à Tokyo quand il était en train de potasser sur des aires d’autoroute de Rhône-Alpes ou dans les forêts du Jura des ouvrages médicaux pour donner le change. A Cointrin, il achetait des souvenirs pour ses enfants et en rentrant à la maison évoquait la fatigue du décalage horaire.

Pas le bienvenue sans son village

22 ans plus tard, pourquoi revenir sur cette douloureuse affaire? Parce que Jean-Claude Romand, condamné le 2 juillet 1996 à la réclusion criminelle à perpétuité assortie d’une période de sûreté de 22 ans, pourrait sortir cette année de la prison de Saint-Maur à Châteauroux (Indre).

A Prévessins-Moens, les journalistes s’adonnent au micro-trottoir avec l’espoir de croiser un habitant qui l’aurait connu, pourrait se souvenir. Le maire de l’époque, Jean Vanier, n’a rien à dire sinon qu’il espère fort que Romand va rester en prison et que Romand n’est surtout pas le bienvenue au village.

Passage obligé: la pharmacie Cottin, où Florence Romand, pharmacienne, faisait des remplacements. Jacques Cottin était un proche de Jean-Claude. Même monde, même standing, un confort petit bourgeois. Dans les années quatre-vingt, la Genève internationale non imposée louait ou achetait dans ce pan de territoire coincé entre le Jura et la Suisse. Le niveau de vie est élevé, les commerces locaux en profitaient, les professions libérales aussi. Pas les petits salaires français, les fonctionnaires, les ouvriers.

Jean-Claude Romand en audience.

Jacques Cottin s’étonne de lire dans la presse des citations qui lui sont attribuées alors qu’il n’a rien à dire sur une libération éventuelle de Romand. «Aucun commentaire» nous confirme-t-il, avec gentillesse. Jacques Cottin est pourtant l’un de ceux à qui l’on a très envie de poser cette question: comment peut-on se laisser abuser pendant tant d’années par un homme, un ami parfois, qui se disait médecin, ne l’était pas, roulait des heures dans une voiture tandis que tous le croyaient planchant sur des dossiers importants à l’OMS? Romand commandait en pharmacie des médicaments en vue d’une recherche contre le cancer, traitement qu’il revendait à prix d’or à des proches. Mais l’argent qui lui permettait d’accéder à une vie de notable (maison, belle voiture, scolarité des enfants dans le privé et catéchisme) provenait avant tout de vastes escroqueries opérées dans son cercle de relations (parents, beaux-parents, maîtresse) sous prétexte d’argent à placer en Suisse afin de le fructifier.

Denis Toutenu, auteur avec l’un de ses confrères d’un essai très documenté sur le cas Romand, est l’un des cinq psychiatres qui a expertisé le quintuple meurtrier. Il confie au Temps: «Lorsque nous le rencontrions en prison, il se présentait affable, digne et réservé. La pièce était sinistre mais par l’atmosphère on se croyait facilement dans le salon feutré d’un bourgeois discret qui a réussi. Nous semblions deux psychiatres faisant face au docteur Romand recevant deux confrères. Nous avons compris lors ces entrevues comment son entourage pouvait avoir être trompé: c’est un mythomane hors du commun».

L’écrivain Emmanuel Carrère qui a correspondu avec Romand et publié en 2000 un récit sur sa vie (L’adversaire chez P.O.L) rappelle que lors d’un dîner chez un cardiologue, la conversation fut très pointue et le praticien avoua «s’être senti tout petit face au docteur Romand». Jacques Frémion, l’un des avocats de Jean-Claude Romand, ajoute : «Si je venais le voir avec la goutte au nez, il me conseillait un médicament». Un affabulateur de génie.

Une vie dans le mensonge

Une chose est vraie: Jean-Claude Romand, enfant unique d’un garde-forestier et d’une mère au foyer, écolier assidu et lycéen très doué, a bel et bien effectué et réussi une première année de médecine à Lyon. Mais ne s’est pas présenté à l’examen final de deuxième année. Il a justifié une chute dans un escalier puis son lymphome.

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Tout bascule à cette époque en 1975, très mystérieusement. Il affirme avoir passé avec succès ses examens. Lors du procès, la Présidente lui a demandé : «Mais pourquoi ?». «Je me suis posé cette question pendant vingt ans, je n’ai pas de réponse » a-t-il chuchoté à la barre. L’engrenage démarre. Jean-Claude Romand s’est inscrit ensuite douze fois en deuxième année jusqu’en novembre 1986, laissant croire qu’il poursuivait normalement son cursus, ce qui lui assurait une carte d’étudiant, un statut social, un réseau d’amis, une future épouse (Florence). «Comment était-il possible en France à cette époque d’accorder au même individu douze cartes consécutives d’étudiant de seconde année? » se demande encore Maître Frémion.

Le mensonge a toujours existé dans la vie de Jean-Claude Romand. Il a été aussi officialisé dans la famille Romand comme un «mensonge pieux», précise Denis Toutenu. Les grossesses extra-utérines de la maman devenaient face au petit Jean-Claude des appendicites «pour cacher le scabreux». L’enfant lisait beaucoup, pour apprendre, assurait-on. Pour s’isoler en réalité. Il continuera à le faire devenu adulte sur les bords des routes ou dans les bibliothèques.

Le meurtre plutôt que la vérité

C’est cette culture mensonge qui a poussé Jean-Claude Romand à l’acte. La mort était-elle la seule issue? Cracher le morceau, avouer l’invraisemblable subterfuge était-il possible ? Denis Toutenu explique: «Dans son microcosme, Romand s’est construit une image parfaite de réussite. Métier prestigieux, ami - disait-il - de Bernard Kouchner, une belle famille, une BMW, amant d’une fausse blonde. Dans un système complètement narcissique, perdre la face et son image équivaut à tout perdre. Tout puissant dans la mythomanie il allait basculer dans la toute impuissance.

Déjà découvert sur le plan financier, il allait l’être dans sa construction mensongère. D’où son idée : plutôt la mort que la déchéance honteuse. Le psychiatre poursuit : «Il nous disait : je voulais me suicider mais ma mort allait faire souffrir mes proches, ils devaient donc mourir avec moi. Mais dans son système égocentrique, sa femme, ses enfants étaient davantage des prolongements de lui-même que des personnes distinctes. Dans cette optique les faire disparaître, c’était se faire disparaître».

Le paradoxe de la libération

22 ans ont passé. Sortira? Sortira pas? Jacques Frémion estime que la question pour l’heure ne se pose même pas. «Le processus est long et ardu, précise l’avocat. Il faut faire une requête, obtenir le feu vert du Tribunal de l’application des peines, recueillir l’avis d’un cortège d’experts psychiatriques, posséder les moyens financiers pour vivre ce que Romand n’a plus, avoir un logement. Il a maintenant 61 ans, n’a jamais cotisé à la Sécurité Sociale». En prison, Romand s’est très bien comporté, a été le médecin des détenus, a appris des langues, prétend avoir bénéficié de la protection d’un caïd à qui il a un jour donné 200 francs alors qu’il mendiait et a vu une visiteuse de prison tomber folle amoureuse de lui. A Denis Toutenu, Romand a confié qu’il se sentait libre en prison parce qu’il était enfin lui «un assassin qui a l’image la plus basse qui existe dans la société, ce qui est plus facile à supporter que les vingt ans passés avant».

Si Jean-Claude Romand sort, Jacques Frémion prédit deux scénarios pour lui : «Une souffrance extrême, une vie de solitude qui pourrait le voir mal finir dans un trou. Ou alors un entretien de sa mythomanie avec des invitations sur les plateaux de télévision». Denis Toutenu se souvient que Jean-Claude Romand a accepté de répondre aux sollicitations d’Emmanuel Carrère le jour où ont cessé les expertises psychologiques. «Il a sans cesse besoin de satisfaire son narcissisme» assure-t-il.

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