Genève internationale

Jean-David Levitte, au Centre de politique de sécurité de Genève

A l’Elysée, il conseilla Jacques Chirac lors de la guerre en Irak puis Nicolas Sarkozy lors de l’intervention en Libye. Comme ambassadeur à Genève, New York puis Washington, il défendit vigoureusement les intérêts de la France. Nommé en septembre président du Centre de politique de sécurité de Genève, Jean-David Levitte devra, sur les bords du Léman, prendre ses distances avec le Quai d’Orsay

Difficile, ce jour-là, d’endiguer le flot des souvenirs. Quelques heures avant notre rencontre, dans un café proche du palais de l’Elysée, l’annonce du décès de Jacques Chirac a bouleversé la donne. Jean-David Levitte n’est pourtant pas homme du passé. L’actualité de ses réseaux, sa fine connaissance de l’Amérique de Trump, son tropisme asiatique et son goût de la communication ne pouvaient que séduire l’ambassadeur Christian Dussey, directeur du Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP), désireux de positionner son institution sur les enjeux d’avenir. Sauf que la mémoire, comme le goût des détails, des anecdotes, et des faits et gestes des grands de ce monde, fait partie intégrante du savoir-faire diplomatique: «Nous sommes à Pékin en voyage officiel, se souvient-il. Je presse Jacques Chirac de parler des futures ventes d’Airbus avec son homologue, le président Jiang Zemin. Et que fait-il? Il disserte longuement du poète Li Bai (701-762) et en récite quelques vers. Le lendemain, Jiang Zemin lui offrait un poème de ce maître, calligraphié de sa main, et… signait pour l’achat des Airbus.»

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Difficile, plus encore, de chasser ses souvenirs personnels. Juin 1991. Dans la cité balnéaire de Pattaya, en Thaïlande, les factions cambodgiennes, Khmers rouges compris, tentent de mettre fin à vingt années d’une guerre civile dévastatrice, suivie de l’intervention de l’armée vietnamienne. Les conférences de presse se tiennent autour de l’escalier de l’hôtel Royal Cliff, face à la mer en contrebas. En haut? Jean-David Levitte, d’autant plus à l’aise sous ces latitudes qu’il étudia le chinois, le malais et l’indonésien. En bas, une poignée de journalistes – dont l’auteur de ces lignes, alors correspondant du Journal de Genève. Et, toujours, ce goût des anecdotes qui font et défont la guerre, la paix, les armistices, les victoires ou les défaites: «Norodom Sihanouk, pas encore redevenu roi du Cambodge, ne voulait pas signer car son devin personnel le lui avait déconseillé. Nous avons dû trouver, en France, un moine bouddhiste cambodgien très respecté pour bénir les pourparlers et rendre tout cela possible. Je me revois à genoux, devant les bonzes, aux côtés des maoïstes khmers rouges et des négociateurs communistes vietnamiens…»

L’on pourrait parler des heures des convulsions du monde dont cet ex-ambassadeur de 73 ans fut le témoin depuis son entrée au Quai d’Orsay, en 1970, avant d’être aussitôt envoyé à Hongkong, comme vice-consul. Mais parlons de Genève, cette ville où il débarque en 1988, comme représentant permanent de la France à l’ONU. Le mur de Berlin s’écroule un an plus tard. L’Union soviétique s’apprête à partir en lambeaux. La Suisse n’est pas membre des Nations unies. Sourire de l’intéressé qui évoque le nom de l’ambassadeur Edouard Brunner, qu’il côtoya alors. «J’ai pensé à lui lorsque le GCSP m’a approché pour en prendre la présidence. J’ai vécu plus tard, comme ambassadeur à New York, l’entrée de la Suisse à l’ONU (mars 2002). Ceux qui croient que le multilatéralisme est mort et enterré se trompent lourdement.» Silence. Autres souvenirs: «1995. Chirac est élu en mai. Il me demande de le rejoindre à l’Elysée pour être son sherpa. Genève est «la» ville où se négocie la fin de la guerre des Balkans. Jusqu’à la signature des accords de Dayton en décembre, à Paris, nous avons tous laissé sur les bords du Léman une part de notre âme européenne.»

Les habitués du Quai d’Orsay, de ses arcanes et de ses règlements de comptes n’assument pas leurs critiques publiquement. Dommage. Jean-David Levitte, surnommé «Diplomator» par le quotidien Le Monde, n’est en effet pas exempt de critiques. Trop habitué, selon ses détracteurs, aux coulisses du pouvoir. Trop peu porté, malgré son souci permanent du dialogue avec les ONG, vers la diplomatie des droits de l’homme et «l’ingérence humanitaire» théorisée par un certain Bernard Kouchner qui, devenu ministre des Affaires étrangères (2007-2010) par la grâce de Nicolas Sarkozy, ne décolérait pas devant nous, en 2014, contre ce «sherpa aux manières de vizir». Selon un éditorialiste qu’il nourrit toujours de ses confidences? «Jean-David fut le meilleur ambassadeur d’une France encore puissante. C’est un cardinal de la diplomatie version Ve République: ce que veut le président est l’intérêt de la France.» On se risque. Entre le non à l’intervention américaine en Irak en 2003 et le oui à la guerre en Libye en 2011? «Le non de 2003, c’est un refus de l’unilatéralisme. L’Amérique de Bush, où j’étais ambassadeur, avait de toute façon décidé d’entrer en guerre. En Libye, il y avait un accord européen. Il y a eu débat.»

Un père professeur d’hébreu, immigré de Russie. Des grands-parents morts à Auschwitz. Quarante-sept ans à sillonner le monde pour la République. «Sherpa» de deux présidents. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques. Commandeur de la Légion d’honneur. Trop français, trop imprégné de l’histoire de France pour se faire entendre sur les bords du Léman, où il était voici quelques jours, pour le conseil de fondation du GCSP? «J’ai enseigné au GCSP en 2014-2015. Je sais où je mets les pieds. La force de ce centre est d’être une institution établie qui fonctionne comme une start-up. J’arrive pour me mettre à son service. La diplomatie, française ou suisse, a absolument besoin de se mettre en mode innovation. Et pour tenir son rang au fil des convulsions du monde, Genève a toujours innové.» Parole de diplomate.


Profil:

Juin 1946 Naissance à Moissac (Tarn-et-Garonne).

1970 Entre au Quai d’Orsay via le concours d’Orient, non par l’ENA.

1988-1990 Ambassadeur de France auprès des Nations unies à Genève.

1995-2000 Conseiller diplomatique du président Jacques Chirac.

2000-2007 Ambassadeur de France à l’ONU à New York, puis à Washington.

2007-2012 Conseiller diplomatique du président Nicolas Sarkozy.

Septembre 2019 Président du Centre de politique de sécurité de Genève.

 

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