France

Jean-David Levitte: «Chirac dit non à la guerre en Irak car il connaît les peuples»

Nouveau président du Centre de politique de sécurité de Genève (GCSP) Jean-David Levitte fut, entre 1995 et 2000, le «sherpa» du président français. Il revient sur ses combats sur le plan international: l’Europe, l’amitié franco-américaine et la guerre en Irak

Jean-David Levitte fut, à partir de l’élection de Jacques Chirac à la présidence de la République en mai 1995, son principal collaborateur diplomatique. Des réunions de crise à l’Elysée lors de la création de l’euro ou des attentats du 11-Septembre à la grande offensive de communication pour justifier, en 2003, le non à la guerre en Irak, il raconte, pour Le Temps, ce monde selon Chirac.

Retour en images sur la carrière de Jacques Chirac

Le Temps: Jacques Chirac était un homme d’action. L’opposé, a priori, d’un diplomate. Sa présidence, pourtant, fut marquée de grands moments en politique étrangère. A quoi ressemblait la diplomatie chiraquienne?

Jean-David Levitte: En mai 1995, je suis ambassadeur de France auprès des Nations unies à Genève et Jacques Chirac, tout juste élu, me demande de devenir son «sherpa». Or l’homme que je découvre est épris de géopolitique et, surtout, des peuples du monde. Vous imaginez un chef de l’Etat capable de vous parler des heures de bronzes antiques chinois, ou de converser avec le président Jiang Zemin de l’œuvre du grand poète Li Bai? Chirac, c’était ça, plus un réseau de contacts hallucinant. Le tout au service d’une redoutable volonté. Prenez ses deux premières décisions internationales: la reprise des essais nucléaires en Polynésie, et la reconquête par les Casques bleus français du pont de Vrbanja, en Bosnie-Herzégovine. A chaque fois, il n’hésite pas. Avec deux résultats de taille: la consolidation de la dissuasion française, et le début du règlement du conflit en Bosnie, qui s’achèvera par la signature des accords de Dayton à l’Elysée, le 14 décembre 1995.

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Jacques Chirac aimait l’Amérique. Or il reste comme le président qui, en mars 2003, dit non à George W. Bush…

Avant de dire non, Chirac a surtout été le premier chef d’Etat à se rendre, le 18 septembre 2001, avec son homologue américain, à Ground Zero à New York. Il est alors un héros de l’amitié franco-américaine, et appuie d’emblée l’intervention anti-Ben Laden en Afghanistan. Deux ans plus tard, il comprend que Bush veut la guerre en Irak et que celle-ci débouchera sur un chaos dans tout le Moyen-Orient. Les Américains affirmaient qu’ils installeraient la démocratie en six mois à Bagdad, comme ils prétendaient l’avoir fait au Kurdistan! Vous imaginez ce que Chirac, fin connaisseur de la culture arabe, pensait d’une telle affirmation. Son non de 2003 est à la fois celui de la France et des peuples arabes. A preuve: il devient aussitôt un héros dans toute la région.

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Vous avez parlé de l’ex-Yougoslavie. Mais quid de l’Europe? Jacques Chirac n’était-il pas, au fond, un eurosceptique?

C’est quand même Chirac qui fait l’euro avec Helmut Kohl! Il fait le choix, dès son élection, de ramener la France dans les clous budgétaires du Traité de Maastricht, avec les conséquences que l’on sait, des grèves de 1995 à la dissolution ratée de 1997. Chirac veut une Europe des nations, forte et respectée. Avec les institutions communautaires, son rapport a, par contre, toujours été plus compliqué. C’est vrai. Son héritage le plus problématique est sans doute la victoire du non au référendum sur le projet de Constitution européenne de mai 2005. Il se laisse convaincre de consulter les Français, alors qu’il préférait un vote par le parlement. Il croit aux sondages qui annoncent la victoire. A ce moment-là, ce sont les Français, plus que l’Europe, qui lui échappent.

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