Jean-Edouard Buchter pourrait tranquillement cultiver son jardin près du lac de Neuchâtel. Mais depuis une visite à son fils alors établi au Burkina Faso, il est habité par une vision: «Quand j’ai survolé le désert mauritanien et ses immensités inutilisées, j’ai imaginé une nouvelle société», raconte cet ingénieur iconoclaste qui a pris sa retraite il y a dix ans.

Depuis, il s’est mis en tête de reverdir le Sahara. C’est d’ailleurs le titre d’un ouvrage paru cet automne. A peine avait-il envoyé son manuscrit qu’il recevait un coup de fil de l’éditeur vaudois Pierre-Marcel Favre, un autre passionné d’Afrique, relate l’auteur novice, encore surpris. Jean-Edouard Buchter planche sur son bouquin depuis des années. Sa prise de conscience écologique a été graduelle. Il se souvient d’avoir suivi les négociations climatiques en 2015 et s’être lamenté sur l’impuissance des Etats.

«Le plus grand désert du monde concentre les défis de l’humanité mais il peut faire partie de la solution, veut croire Jean-Edouard Buchter. Il y a là de gigantesques espaces à végétaliser, non seulement pour capter le carbone et freiner le réchauffement climatique, mais aussi pour ralentir l’exode rural. Cela diminuera les migrations vers l’Europe.» Utopie? Le paisible septuagénaire assume le terme et il n’est pas le seul adepte.

Exemple sénégalais

Une fondation vient de se constituer en Suisse. A la manœuvre, on retrouve Pierre-Marcel Favre, qui a embrigadé l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin et l’héritier de la Fondation Sandoz, Pierre Landolt. Jean-Edouard Buchter emmènera plusieurs membres de la fondation au Sénégal en début d’année prochaine. «C’est le pays qui a le plus avancé sur la grande muraille verte. Là-bas, on constate un mouvement de retour à la campagne», s’enthousiasme-t-il.

Le projet de cette grande muraille verte a émergé au début des années 2000 pour lutter contre la désertification. Il prévoit un bande de 15 kilomètres de long allant traversant sur près de 8000 kilomètres tout le Sahel, de Dakar à Djibouti. Ces grands desseins se heurtent à l’insécurité grandissante dans la région. «C’est la responsabilité des Africains, mais les Européens ne peuvent les laisser seuls», plaide Jean-Edouard Buchter. Sur le plan sécuritaire, la France, qui vient de perdre 13 soldats au Mali contre les djihadistes, est trop isolée, juge-t-il.

L’ingénieur voit même plus ambitieux et appelle à passer de la défensive à l’offensive contre le réchauffement climatique. Son Sahara utopique pourrait non seulement garder ses habitants actuels, mais devenir une terre d’immigration. De grands projets, mais écologiques et en concertation avec les populations.

«L’agriculture intensive n’est pas la solution. Il faut créer des emplois», égrène Jean-Edouard Buchter. Il a séjourné dans le Centre écologique Albert-Schweitzer, à Ouagadougou, et il s’est aussi inspiré dans la vallée du Drâa, dans le sud du Maroc. Son modèle est un agronome tessinois, Lindo Grandi, installé au Burkina Faso. Le Suisse a remis au goût du jour une technique de culture ancestrale à la charrue. Il prône la collaboration avec les éleveurs, dont les troupeaux fertilisent les champs. A écouter Jean-Edouard Buchter, l’eau n’est pas si rare au Sahara. Elle arrose les massifs du Tibesti, du Hoggar ou de l’Atlas et de grands fleuves sillonnent le Sahel. Il faudrait toutefois mieux utiliser l’or bleu pour que le désert renoue avec son lointain passé verdoyant.

Convergence des générations

Mais la jeunesse africaine est-elle vraiment tentée par un retour à la terre? «C’est mieux que de s’entasser dans des bidonvilles», tranche-t-il. «J’ai toujours fait les choses autrement», continue cet anticonformiste revendiqué. Il ne sait trop dire d’où lui vient ce trait de caractère. Mais, gamin, il se rappelle qu’il avait bricolé un radeau, manquant de se noyer.

Après des études à l’Ecole polytechnique de Zurich, il est engagé dans l’entreprise ferroviaire Matisa. Puis il embrasse la carrière d’enseignant. Il est fier d’être toujours resté un généraliste et se méfie des solutions technologiques. Au début des années 2000, il contribue à la création du gymnase intercantonal de la Broye. Ce projet d’établissement secondaire par-delà les frontières administratives, il ne l’aurait jamais mené à bien s’il avait fait de la politique. «L’autre bord aurait torpillé l’affaire», pense l’ancien professeur, qui n’est pas pour autant apolitique, votant tantôt très à gauche, tantôt à droite.

Dans la Suisse de 2019, l’inclassable retraité se réjouit des jeunes qui marchent pour le climat et changent effectivement leur mode de vie. Drôle de convergence entre la jeunesse et les seniors alors que les actifs sont plutôt absents des mobilisations. «Les personnes en pleine vie professionnelle sont souvent la tête dans le guidon», avance Jean-Edouard Buchter. Avec sa «maturité» et sa «vie derrière soi», il est persuadé d’avoir des solutions à offrir. «Il est urgent d’ouvrir aux jeunes des voies et des possibilités d’action qui ne soient pas des alibis ou des fuites en avant. Verdir le Sahara en est une.»


Profil

1943 Naissance à Schaffhouse.

1966 Diplôme d’ingénieur mécanicien à l’EPFZ.

1973 Enseignant de physique et mathématiques à Montreux, puis à Payerne.

2000 Séjour dans le Centre écologique Albert-Schweitzer à Ouagadougou et dans la région sahélienne de Gorom-Gorom.

2019 Publication de «Reverdir le Sahara» aux Editions Favre.