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Jean-Louis Debré à l’Assemblée nationale en juin 2002.
© FRANCOIS GUILLOT/AFP

mémoire

Jean-Louis Debré: «Mai 68? Une révolte imprévue, introuvable, inutile mais importante»

L’ancien président du Conseil constitutionnel français préside ce jeudi à Genève le chapitre suisse des Compagnons de Gutenberg. Il revient, en exclusivité pour «Le Temps», sur la commémoration du cinquantenaire de Mai 68

Hier, ses fonctions lui interdisaient de tout dire. Aujourd’hui, Jean-Louis Debré n’a plus l’intention de se taire. De passage à Genève ce jeudi soir pour la soirée annuelle du jumelage suisse des Compagnons de Gutenberg, l’ancien ministre de l’Intérieur et président du Conseil constitutionnel s’est confié au Temps. Fils du premier ministre gaulliste Michel Debré, ce compagnon de tous les instants de Jacques Chirac se souvient de Mai 68, qu’il a vécu sur les bancs de la faculté de droit.

Lire aussi: Mai 68 vu de l’intérieur

Le Temps: Si vous deviez, à Genève ce soir, évoquer l’impact de la révolte de Mai 68 sur la pratique du pouvoir politique en France, que diriez-vous?

Jean-Louis Debré: Je dirais ce que je pense. A savoir que Mai 68 a été une révolte imprévue, introuvable, inutile mais importante. Elle était imprévue parce que la France de l’époque se portait fort bien sur le plan économique, sortie de l’endettement pour la première fois depuis 1914. Elle fut introuvable parce qu’elle n’a pas permis, contrairement aux espoirs de la gauche, de rassembler l’opposition au général de Gaulle, bien au contraire! Je la juge ensuite inutile, car elle n’a pas entraîné, contrairement aux espoirs des étudiants, un changement immédiat de gouvernement et de dirigeants. Mais malgré cela, Mai 68 demeure une date très importante. Cette France-là s’ennuyait, tout en allant bien. Elle voulait en finir avec une génération politique arrivée aux commandes à l’issue de la guerre.

Mai 68, ce fut sans doute aussi, pour vous, un moment de tensions familiales. Votre père, Michel Debré, ancien premier ministre, était l’un des plus proches collaborateurs du général de Gaulle…

Mon père faisait partie de cette génération. Il n’a pas vu venir la révolte, parce qu’il ne pouvait pas comprendre que l’on raisonne autrement qu’en termes d’effort, de travail et de crédibilité nationale restaurée. L’impératif de loisir et de détente lui était étranger. Le séisme de Mai 68 intervient dans un pays dont la monnaie est redevenue forte et dont l’efficacité économique et industrielle est saluée. Comment pouvait-il comprendre des étudiants, souvent issus de familles privilégiées, qui manifestent partout et se mettent à dire n’importe quoi lors de nuits interminables au Théâtre de l’Odéon? Je le sais. J’y étais.

Mai 68 déchire la famille Debré?

Non. Mes frères et moi comprenons le drame et les tourments de notre père. En quelques jours, cet homme voit l’action politique du général de Gaulle abîmée, bafouée. Lui qui, aux côtés du chef de la France libre, a remis ce pays sur les rails. Lui qui s’est battu pour l’indépendance diplomatique de la France, premier pays à reconnaître, en 1964, la Chine populaire… se retrouve cloué au pilori par les militants maoïstes. N’oublions pas non plus le contexte. Michel Debré était, comme de Gaulle, un homme d’ordre. Or la violence se propage très vite en ce mois de mai 1968. Et comment ne pas être impressionné, quelques jours plus tard, par l’immense manifestation gaulliste du 30 mai? N’oublions jamais que les révoltés de Mai 68 n’étaient pas en phase avec le pays réel.

La France est aujourd’hui en proie à des colères sociales. On parle aussi du fossé entre Emmanuel Macron et les Français. Vous voyez venir un nouveau «printemps»?

Mai 1968, je l’ai dit, règle dans la rue le sort d’une génération politique. Mai 2018 manque d’un enjeu similaire. La fin de la génération politique issue de 1968 a déjà eu lieu, dans les urnes, lors de la présidentielle et des législatives de 2017. Les partis traditionnels ont été exécutés par Emmanuel Macron et son mouvement En marche. Les corps intermédiaires, comme les syndicats, sont laminés. Autre différence de taille: la poussée de fièvre la plus inquiétante, en France, vient aujourd’hui des groupes d’extrême droite et d’extrême gauche qui profitent du tumulte et du malaise ambiant pour regagner du terrain.

Vous présidez, en France, les Compagnons de Gutenberg, une organisation qui réunit les métiers de la presse et du livre. Cela a-t-il encore un sens à l’heure d’internet?

Nos démocraties ont besoin d’une presse forte et responsable. C’est le sens de mon engagement. Je suis très inquiet de l’importance acquise, dans le débat public, par les réseaux sociaux. Ces derniers ont déjà transformé la politique, qui n’est plus orientée vers l’action, mais complètement dominée par la réaction. Le réflexe a remplacé la réflexion. J’insiste sur la notion de responsabilité. Un journal est identifiable. Le plus souvent, les articles publiés sont signés. Lorsque la presse s’abandonne à l’immédiateté et arrête de réfléchir, d’interroger ou d’interpeller, elle se met en danger. Et la démocratie se retrouve ébranlée.

Comparer mai 1968 et mai 2018, c’est aussi comparer le général de Gaulle et Emmanuel Macron? A cinquante ans d’écart, deux France aux antipodes l’une de l’autre?

Attentions à certaines comparaisons. Je retrouve dans Emmanuel Macron un certain gaullisme: celui de la volonté de faire rayonner la France à l’étranger et d’aller vite dans les réformes. Je note d’ailleurs que ses opposants ont une bien piètre connaissance de l’histoire lorsqu’ils dénoncent l’utilisation des ordonnances pour réformer le Code du travail ou la SNCF. En 1936, le Front populaire a réformé lui aussi par décrets-lois. Idem en 1958, lorsque de Gaulle arrive au pouvoir ou en 1981 avec François Mitterrand… La différence entre les deux hommes vient de leur parcours, de leur personnalité, de leur ancrage. De Gaulle avait des racines historiques profondes. Il était celui qui, au plus fort du chaos, avait incarné une République qui n’abdique pas, ce qui lui a toujours valu un large soutien populaire. Il n’incarnait pas une élite. Emmanuel Macron est, de ce point de vue, à l’opposé du général.


Ce jeudi soir à l’Hôtel Beau-Rivage à Genève. Le jumelage suisse des Compagnons de Gutenberg est piloté par Martin Werfeli, président de Swiss Printers, filiale du groupe Ringier, propriétaire du Temps.

Dernier livre de Jean Louis Debré: Tu le raconteras plus tard (Ed. Robert Laffont).

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