Il s’est, comme toujours, choisi une tête de turc. Au lieu du repas, au milieu d’une quinzaine de reporters de la presse française et étrangère, Jean-Luc Mélenchon n’a pas apprécié que l’un d’entre eux défende la libre circulation des travailleurs, et refuse de lui dire sa nationalité. La parole, jusque-là «off» s’est alors libérée: «Les Français, comme beaucoup d’autres peuples, ne veulent plus des eurolâtres. Point. Si je suis élu président, Bruxelles sera bloqué. Je ne signerai rien… Vous les journalistes, tenez-vous le pour dit.»

On s’en doutait un peu. A 65 ans, le candidat de la gauche radicale française à la présidentielle a fait de la colère son argument massue. Une recette populiste pas très éloignée de Donald Trump ou du Front national. Sauf que ses cibles favorites se trouvent ces jours-ci… à gauche de l’échiquier hexagonal. A commencer par le président François Hollande, que Jean-Luc Mélenchon rudoie au fil de ses meetings de campagne de la «France insoumise».

Hollande, «risée de l’univers»

«Ce chef de l’Etat-là est tout simplement la risée de l’univers», répète-t-il de plateau télévisé en entretiens, alors que le microcosme politique est suspendu à la décision du locataire de l’Elysée de se représenter ou non pour un second mandat. En répétant une antienne qui fait mouche, testée dans son best-seller anti-allemand Le Hareng de Bismarck (Ed. Plon): «Le seul capable d’aller à Berlin au lendemain de la présidentielle et de dire nein à Mme Merkel, c’est moi. Les autres, tous les autres, ressortiront penauds de la Chancellerie.»

La dénonciation du manque de cran de ses adversaires est un sport dans lequel excelle celui qui a reçu, le week-end dernier, le soutien des militants du Parti communiste (53,6% ont voté pour lui, alors que les cadres du PC n’en voulaient pas). Avec un objectif: décrédibiliser le plus possible la primaire de la gauche – nom officiel: primaire de «la belle alliance populaire» – qui, à partir de jeudi et jusqu’au 15 décembre, a ouvert son guichet à candidatures.

Pas question, après son score record du premier tour de la présidentielle de 2012 (11,1%, soit prés de 4 millions de voix, soit autant que la primaire de la droite qui a désigné François Fillon le 27 novembre), de se plier à ce scrutin antichambre et non démocratique. Alexis Corbière, l’un de ses plus proches collaborateurs, n’a pas signé pour rien un livre pamphlet Le piège des primaires (Ed. Le poing sur la table). «Il sait que pour être au second tour, tout le monde doit descendre d’un cran, décode un de ses collaborateurs. Plus la dispersion des voix sera grande, plus il aura sa chance.»

La «vraie» gauche

En public ou devant la presse, l’ogre Mélenchon déchiquette le «dandy des riches» Emmanuel Macron et dénonce les «poulets d’élevage» du PS nommés Manuel Valls, Arnaud Montebourg ou Benoît Hamon, mettant dans le même sac l’actuel premier ministre et ses adversaires «frondeurs». En privé, ce très fin politique fait ses calculs. Une primaire de la gauche réussie, avec prés de 3 millions d’électeurs (celle du PS, à l’automne 2011 en avait réuni 2,6 millions) serait pour lui une très mauvaise nouvelle. Comment expliquer que lui seul incarne la «vraie» gauche si les électeurs français se déplacent en masse les 22 et 29 janvier dans les 8000 bureaux de vote, signant la charte des valeurs et payant un euro pour voter? «Ne m’abîmez pas Macron, j’en ai besoin. Il fait éclater l’ancien espace socialiste. C’est ce qu’il me faut», pronostiquait-il devant nous le 10 septembre, en coulisses de son intervention à la Fête de l’Humanité.

En plus du rejet de la primaire, Jean-Luc Mélenchon compte, pour déstabiliser la gauche «de gouvernement», défendre en 2017 une plate-forme présidentielle bien plus moderne que sa défense de la lutte et des classes d’un autre âge et son éloge des «rapports de force» ne le laissent croire. Ce marxiste résolu à mettre l’Etat au cœur de l’économie parle désormais économie de la mer ou barrages. Il était à Chambéry à la mi-novembre où il a répété que «tout programme politique doit partir de l’alerte climatique». Il a bluffé Nicolas Hulot. «Seul Mélenchon a vraiment bossé le sujet», admet ce dernier.

Commentaire d’un cacique du PS: «Mélenchon fait comme Fillon à droite. Il laboure sur les valeurs. Il va sur le terrain. Il parle clair.» Autre parallèle avec le favori de la droite: Mélenchon le grognard a accepté de participer, souriant, à l’émission «Ambition Intime» de Karine Le Marchand sur M6. Une prestation bien plus convaincante que la comédie de la «belle alliance populaire» qui tient un premier meeting samedi, empoisonnée par les règlements des comptes socialistes de cette fin de quinquennat.