Jean-Luc Mélenchon aurait sans doute fait très bonne figure lors du débat télévisé de ce mercredi soir, s’il s’était qualifié pour le second tour de l’élection présidentielle française dimanche 10 avril. Vétéran de ce scrutin – il se présentait pour la troisième fois après 2012 et 2017, tout comme Marine Le Pen – le leader de la gauche radicale est un tribun reconnu, crédité d’une excellente fin de campagne qui lui a permis d’atteindre 22% des suffrages, en troisième position à l’issue du premier tour, distancé par Marine Le Pen (23,1%) par environ 400 000 voix.

Mieux: le député du Vieux-Port de Marseille, 70 ans, aurait eu l’avantage face à Emmanuel Macron (arrivé en tête avec 27,8%), de présenter un défi inédit à l’actuel président de la République. Jean-Luc Mélenchon, mieux que quiconque, aurait pu renvoyer le chef de l’Etat sortant à ses promesses initiales de gauche, et à son enracinement socialiste de départ. Polyglotte (il parle couramment espagnol) et internationaliste convaincu, moins chahuté que ses adversaires d'extrême droite sur son indulgence passée envers la Russie de Vladimir Poutine, le leader de la «France Insoumise» aurait pu, aussi, facilement rejeter l’accusation de «grand recroquevillement» qu’Emmanuel Macron, 44 ans, brandit depuis plusieurs jours contre son adversaire, avant la réédition de leur duel télévisé du 3 mai 2017.

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Audace et calcul habile

Jean-Luc Mélenchon ne sera toutefois pas au rendez-vous cathodique le plus suivi de France, regardé voici 5 ans par plus de seize millions de téléspectateurs. Ainsi en va la démocratie et le verdict des urnes. Mais très habilement, ce dernier s’est un peu invité, mardi 19 avril, dans ce duel si attendu. En demandant aux Français de «l’élire premier ministre» lors des législatives des 12 et 19 juin, l’ex-candidat fait coup double. Il montre qu’il ne lâchera rien dans les semaines à venir, au contraire, et qu’il entend bien pousser son avantage à la tête des forces de gauche française, compte tenu de la débâcle du Parti socialiste dont il était devenu l’adversaire implacable.

Deuxième point marqué avec cette intervention pré-débat télévisé: un début de révolution institutionnelle, pour ce pourfendeur des institutions actuelles et défenseur d’une VIe République plus parlementaire et plus ouverte au référendum. Son but avoué est d’obtenir, dès le début juin, une cohabitation entre le président qui sera élu au suffrage universel dimanche 24 avril, et l’Assemblée nationale qui sortira des urnes en juin. Audacieux, pour un chef de parti qui ne compte, dans la chambre des députés sortante, que 17 députés sur 577, contre 28 socialistes et apparentés. Mais le calcul est habile: les Français ont, dans le passé (1986-1988 avec Jacques Chirac sous le premier septennat Mitterrand, 1993-1995 avec Edouard Balladur sous le second septennat Mitterrand, 1997-2002 avec Lionel Jospin sous le premier mandat de Jacques Chirac) démontré qu’ils apprécient cette dualité politique au sommet. Un président qui préside. Un premier ministre qui gouverne. Une forme d’équilibre dans un système ultra-majoritaire. Pourquoi ne pas recommencer en 2022, pour apaiser cette France facturée et en colère?

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Scrutin proportionnel

Cette offensive mélenchoniste est peu crédible dans les sondages. Le scrutin majoritaire à deux tours par circonscription rend très difficile l’émergence d’une majorité contrôlée par la France Insoumise. Le Rassemblement national, qui compte moins de dix députés sortants élus en 2017 alors que sa candidate est au second tour de la présidentielle, sait les difficultés imposées par ce mode de scrutin, qui permet aux alliances de second tour d’être dévastatrices.

Sauf qu’un élément peut venir rapidement tout changer: l’introduction du mode de scrutin proportionnel, intégral ou en partie, au cours du quinquennat à venir. Marine Le Pen, élue, s’empresserait sans doute de le faire pour espérer obtenir une majorité parlementaire. Emmanuel Macron, qui s’y était engagé puis a renoncé durant son premier mandat, pourrait aussi s’y résoudre sous la poussée de son allié centriste François Bayrou. Rappelons que le chef de l’Etat, en France, peut dissoudre à son gré l’Assemblée nationale (sauf dans l’année qui suit une dissolution et dans la dernière année de la législature), et que le mode de scrutin législatif, n’étant pas gravé dans la constitution, peut être modifié par une loi électorale simple votée à la majorité des députés. La porte est, dès lors, ouverte à tous les espoirs pour Jean-Luc Mélenchon, patriarche incontournable de la République.

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Un impact sur le débat télévisé présidentiel? Pas directement. Mais là aussi, attention, car le troisième homme de cette course vers l’Elysée ne se privera pas de commenter, voire d’influer sur l’affrontement des deux candidats, et sur le choix des urnes ensuite, lui qui a répété quatre fois le 10 avril «qu’il ne faut pas donner une seule voix à Marine Le Pen». Réalisée par internet, une consultation en ligne auprès des sympathisants de la France Insoumise s’est soldée par 37% en faveur du vote blanc ou nul le 24 avril, 33,4% de report pro Macron et 29% d’abstentions. Le choix du vote en faveur de la candidate RN n’était pas proposé mais celle-ci, selon les enquêtes d’opinion, récolterait environ 16-20% des électeurs mélenchonistes. Mardi soir, Jean-Luc Mélenchon a en tout cas choisi: «Si vous votez pour Madame Le Pen, vous êtes la contradiction totale du programme» a-t-il asséné sur le plateau de BFM TV. Le troisième tour de cette présidentielle est déjà engagé. Avant même le second.