Pour les photographes, la cheffe de communication de la «France insoumise» Sophia Chikirou aime poser devant «L’ère du peuple», l’un des livres les plus réussis de Jean-Luc Mélenchon. Fait rare: le candidat à la présidentielle arbore, sur ce cliché, un sourire sans lunette, plus détendu que d’ordinaire.

Fait plus significatif encore: la dédicace de l’ouvrage: «A la mémoire de François Delapierre». Comme un vestige de la campagne 2012 que le défunt, formé par Mélenchon pour lui succéder et cheville ouvrière du Front de gauche, termina sur les rotules avant d’être emporté trois ans plus tard, en 2015, par une méchante tumeur. Sophia Chirikou l’a, depuis, souvent répété: «Tout est parti de là, de la parution de «L’ère du peuple». Son chapitre sur la «transe du futur» montre qu’il avait tout compris: les nouveaux médias, la nécessité de se repositionner, l’importance de l’image pour surmonter les clivages.»

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Ceux qui, aujourd’hui, saluent les performances de Jean-Luc Mélenchon sur Internet, et la séduction qu’il exerce sur les jeunes électeurs 2.0, sont prévenus: les filets numériques du tribun sont le fruit d’une vraie réflexion. «Dans notre société du futur permanent, la maîtrise des imaginaires est cruciale» écrivait en 2014, dans «L’ère du peuple», celui qui claqua, en 2008, la porte du Parti socialiste. Car Mélenchon l’intellectuel et Mélenchon le révolutionnaire, tous deux séduits par la geste bolivarienne du défunt président du Venezuela Hugo Chavez, s’accompagnent depuis trois ans de Mélenchon le «digital», féru de nouvelles technologies et persuadé que sa guérilla politique convient bien aux réseaux.

Programme hologramme

Le 5 février, lorsque l’hologramme du candidat de la «France insoumise» apparaît à Aubervilliers, à cinq cents kilomètres de la halle lyonnaise d’Eurexpo où Jean-Luc Mélenchon est ovationné, son conseiller numérique Antoine Leaument exulte: «Un hologramme pour parler du programme. C’est cela son originalité: remplir de contenus les médias sociaux que tant d’autres utilisent à vide.» Les tuyaux mélenchonistes n’ont rien d’original: un compte twitter suivi par plus d’un million de twittos, une chaîne YouTube à plus de 260 000 abonnés, un blog, une page Facebook qui, au lendemain du premier débat télévisé sur TF1, a explosé les compteurs… La posture numérique du candidat, en revanche, est calibrée. «Sur Internet, Mélenchon a poli son profil, explique une journaliste familière de ses campagnes de 2012 et de 2017. Il se montre pédagogue, il dévoile sa grande culture, il mise sur l’histoire. C’est Mélenchon le sage.»

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L’autre atout du candidat de la «France insoumise» est son authenticité. En 2012, face à Nicolas Sarkozy, François Hollande et Marine Le Pen, l’ancien sénateur de l’Essonne s’était retrouvé dans les cordes, renvoyé à son image de tribun populaire. «L’internationale» achevait alors ses meetings. Sa cravate rouge était sa marque de fabrique. Un candidat austère, clivant, révolutionnaire.

Changement de stratégie cette année, au gré des virages de cette imprévisible campagne qui le voit désormais crédité de 15% dans les sondages. Jusqu’au renoncement de François Hollande, contre lequel il espérait batailler pour incarner la gauche trahie par le quinquennat, Jean-Luc Mélenchon se concentre sur son blog, après s’être prêté au jeu «d’Ambition intime», l’émission people de Karine le Marchand réalisée dans un loft de la banlieue parisienne. Puis après le retrait du chef de l’Etat sortant, un mouvement tactique s’opère.

Plateformes assaillies

Ses «revues» de la semaine sur YouTube, devant les rayonnages de sa bibliothèque, deviennent plus professorales. Sa conseillère Sophia Chikirou, envoyée aux Etats Unis pour étudier la campagne de Bernie Sanders, lui suggère de tout miser sur sa stature, de jouer la confiance plutôt que la rupture. «La vraie surprise, reconnaît un cadre du Parti socialiste, c’est que ce Mélenchon 2.0 a résisté à Benoît Hamon. Pourquoi? Parce qu’il incarne davantage son combat. Hamon, lui, est resté l’homme d’appareil. Le «petit Benoit». 

Il manquait un tremplin à «Méluche»: le débat télévisé de TF1, le 20 mars, le lui a offert. «Durant la nuit, toutes nos platesformes ont été assaillies explique l’un des animateurs de www.jlm2017.fr. On a senti qu’il agrégeait bien les différents publics.» L’homme, d’ailleurs, s’est calmé. Il n’a pas rué dans les brancards en direct. Il a esquivé, accusé, moqué. «Mélenchon, c’est le meilleur prof de politique des réseaux», a lâché durant le débat la blogueuse people Enjoy Phoenix. Beau compliment de la part de celle dont les fans filles ont récemment élu Emmanuel Macron «plus beau gosse» de la campagne. «Hier, Mélenchon cherchait à convaincre. Aujourd’hui il séduit», lâche une internaute, fille d’un éditorialiste français renommé. Un succès à l’ancienne.


Repères

66 ans: Jean-Luc Mélenchon est né en 1951 à Tanger (Maroc). Il a quitté le parti socialiste français en 2008, après avoir été ministre dans le gouvernement de Lionel Jospin (1997-2002).

11,1%: Candidat à la présidentielle de 2012, il avait obtenu 11,1% des voix. Il échoua ensuite à se faire élire député de Henin-Beaumont (Pas-de-Calais), battu au premier tour par Marine Le Pen qui ne parviendra pas, néanmoins, à l’emporter.

x2: Le candidat de la «France insoumise» est le premier à avoir utilisé un hologramme pour se dédoubler le 5 février. Il était alors à Lyon, et son «double» à Aubervilliers, près de Paris.