La décision du gouvernement Modi annoncée lundi de révoquer l’autonomie constitutionnelle du Cachemire n’en finit pas de faire des vagues. À l’intérieur de l’Inde tout d’abord où le pouvoir de Delhi met sous tutelle une région à majorité musulmane sans la consulter. Mardi, pour éviter toute possible rébellion des autorités locales, trois hauts responsables politiques ont été assignés à résidence. À l’extérieur aussi. Le premier ministre pakistanais Imran Khan dont le pays possède l’arme nucléaire au même titre que l’Inde, est catégorique: «Nous nous battrons contre cette (mesure) devant toutes les instances, y compris au Conseil de sécurité de l’ONU.» Il indique aussi vouloir saisir la Cour pénale internationale avant d’ajouter: «Si le monde n’agit pas aujourd’hui […] alors la situation atteindra un stade dont nous ne serons pas responsables.»

Mercredi matin, une source policière citée par l'agence AFP a indiqué qu'un manifestant est mort après avoir été pourchassé par la police au Cachemire, première victime annoncée des tensions de ces jours.

Directeur de recherche émérite du CNRS et chercheur senior au Asia Centre de Paris, Jean-Luc Racine décrypte cette situation complexe et explosive.

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Le Temps: Comment qualifiez-vous la décision du gouvernement indien?

Jean-Luc Racine: C’est manifestement une décision historique qui va peser lourd. Mais elle n’est pas surprenante. L’idée figure dans tous les programmes électoraux du Bharatiya Janata Party (BJP) depuis des décennies. Ceux-ci comprennent régulièrement trois éléments: le statut constitutionnel du Cachemire, la nécessité de construire un temple (de Rama, un roi mythique de l’Inde antique) là où fut détruite la mosquée de Babri en 1992 et enfin la volonté d’instaurer un code civil uniforme. Pour le BJP, la question du Cachemire est prioritaire.

Pourquoi le premier ministre Modi a-t-il pris cette décision maintenant?

Si Narendra Modi passe à l’action, c’est parce qu’il sent qu’il peut le faire. Lors des élections législatives d’avril et mai dernier, son parti a fortement renforcé sa majorité à la Chambre basse du Parlement. À la Chambre haute, Modi n’a pas la majorité, mais il est tout à fait à même de créer des majorités de circonstances. Ne l’oublions pas. L’opposition indienne est très affaiblie. Le Parti du Congrès n’a plus de chef, Raul Gandhi a démissionné. Un comité ad hoc doit se réunir pour trouver un nouveau leader. La direction du Parti du Congrès n’a pas vraiment réagi à l’annonce de la révocation. C’est pourtant une question majeure en Inde.

Quelles sont les conséquences de la révocation de l’autonomie du Cachemire?

Il y a tout d’abord un problème constitutionnel. Oui, le statut d’autonomie était une question temporaire et résultait d’un accord conclu entre l’État princier de l’époque et New Delhi. Mais il a été inscrit dans l’article 370 de la Constitution.

L’abolition de l’article 35 A de la Constitution a aussi de graves conséquences. Selon cette disposition, les Indiens non musulmans n’ont pas l’autorisation d’acheter des terres dans l’État du Jammu-et-Cachemire et ne peuvent pas non plus devenir des fonctionnaires. Pour les Cachemiris, cette abolition est le feu vert à une immigration de non-musulmans. Le président de la République, avec l’appui du gouvernement indien, peut abolir l’article 370. Mais il l’a fait sans la moindre consultation les principaux concernés. Aujourd’hui, l’État du Jammu-et-Cachemire est sous la férule du président indien et l’Assemblée législative n’a pas pu statuer sur la question. Le redécoupage de l’Etat (en deux entités, le Ladakh et le Cachemire himalayen) touche aux structures fédérales. Il doit être entériné par le Parlement. Mais il devrait l’être. Même des partis pourtant très opposés au premier ministre le suivent sur le dossier du Cachemire.

La décision de Modi va-t-elle susciter des remous en Inde?

Elle risque de créer des divisions accrues. Les milieux économiques estiment qu’il n’y a pas de raison d’accorder un statut particulier au Jammu-et-Cachemire. Ils y voient des opportunités d’investissements. D’autres voient en revanche un risque pour l’unité de l’Inde en retirant quelques privilèges à une minorité musulmane. Il y aura des appels devant la Cour suprême, mais il reste qu’un Etat est rétrogradé au statut de territoire. C’est étonnant. Les partis politiques du Jammu-et-Cachemire jouaient pourtant le jeu des élections sur le plan tant local que national.

Le Cachemire, zone très militarisée disputée entre le Pakistan et l’Inde, risque-t-elle de sombrer dans une guerre?

Une guerre me paraît très peu probable. Les deux Etats préfèrent les actions rapides et brèves jusqu’à ce qu’une action internationale permette d’éviter le pire. Mais les forces insurrectionnelles, affaiblies, pourraient être renforcées.

Le président Trump a proposé une médiation entre l’Inde et le Pakistan pour le Cachemire.

Oui, le président américain a sorti cette proposition de son chapeau. Pour libérer un pilote prisonnier, c’est possible d’avoir une médiation étrangère. Mais sur le statut du Cachemire, c’est hors de question. En 1972, Zulfiqar Ali Bhutto et Indira Gandhi avaient conclu l’accord de Simla précisant que cette question ne serait réglée que de façon bilatérale. Modi avait promis de reprendre le dialogue avec le Pakistan. Mais il ne l’a jamais engagé de façon sérieuse. New Delhi n’a pas l’intention de le faire tant que le Pakistan ne mettra pas en prison les auteurs d’attaques terroristes dans le Cachemire et à Bombay en 2008.