Ils sont toujours sous le choc. Réunis mardi à Paris pour célébrer Jeanne d'Arc, les militants du Front national n'ont pas encore digéré les résultats du premier tour de l'élection présidentielle: 10,44% des voix et un net recul pour leur chef, Jean-Marie Le Pen. Ce dernier leur a transmis sa consigne de vote pour le second tour: il faut «s'abstenir massivement» et ne prendre «aucune responsabilité» dans le résultat final.

Ce refus de choisir entre Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal n'est pas une surprise, même si, sur une échelle gauche-droite, le premier est plus proche du Front que la seconde. Pour Jean-Marie Le Pen, c'est «bonnet rose et rose bonnet»: tous deux sont des «représentants officiels des partis et des politiques qui en trente ans ont amené la France dans l'état déplorable où elle se trouve aujourd'hui».

«Qu'il passe et qu'il se plante»

Dans son discours, le chef du Front a réservé ses flèches les plus acérées à Nicolas Sarkozy, décrit comme un imposteur qui lui a volé une partie de son électorat grâce à son «culot», sa «duplicité» et un «numéro d'illusionniste dont ont été victimes trop de citoyens indécrottablement naïfs».

La consigne est claire, reste à savoir quel sera son effet sur les 3,8millions d'électeurs qui ont voté pour Jean-Marie Le Pen le 22 avril. Les sondages indiquent que 60 à 90% d'entre eux pourraient se reporter sur Nicolas Sarkozy. Hier, certains militants justifiaient cette conversion par de subtiles considérations tactiques: «Il faut que Sarkozy passe, disait un homme. Parce que si Ségolène devient présidente, les gogos vont attendre cinq ans le retour de Sarkozy. Il faut qu'il passe et qu'il se plante.»

Mais Guillaume, un étudiant qui rêve de faire l'Ecole hôtelière de Lausanne, se voit mal voter pour le candidat de droite: «Sarkozy est soutenu par les Etats-Unis, par Israël, on ne croit pas à son discours entre guillemets lepéniste. Son but, c'était que Le Pen ne soit pas au deuxième tour. C'est difficile de voter pour lui aujourd'hui.»

Il est encore plus difficile d'imaginer le noyau dur du Front soutenir Ségolène Royal. Dans le cortège, un groupe d'activistes aux cheveux courts chantait à tue-tête un refrain belliqueux: «Et les marxistes, nous les pendront au oh - oh - oh clocher». Les mêmes disaient préférer le «lance-flammes» au «Kärcher» du candidat de droite.

«Je suis toujours là»

Cet épisode est révélateur. La défaite du 22 avril, attribuée par certains militants à une campagne trop consensuelle, semble avoir redonné vie aux éléments les plus extrêmes du Front. Toutes les tribus de la droite radicale étaient représentées dans le défilé de mardi: royalistes, catholiques intégristes, celtiques, gothiques, sans oublier des skinheads arborant le sigle de l'AWB, le parti raciste sud-africain du défunt Eugène Terreblanche.

Curieusement, un ou deux supporters noirs s'étaient mêlés au cortège, attirant des regards étonnés de leurs voisins: «Lui, il est diffélent», se gaussait une jeune femme blonde en imitant l'accent africain.

Au-delà de la présidentielle, de nombreux militants du Front regardent vers l'avenir. «Je sens que nous sommes à la veille d'une victoire éclatante», a déclaré Jean-Marie Le Pen à propos des élections législatives de juin. Mais certains de ses fidèles pensent qu'il est «trop vieux» pour continuer à diriger son parti. Un congrès devrait se tenir, à une date indéterminée, pour lui trouver un successeur. «Je suis là, encore et toujours, bon pied bon œil», assure Jean-Marie Le Pen. Mais peut-être plus pour très longtemps.