«Régionales: à quoi joue Jean-Marie Le Pen?» Ce titre en une du journal Le Monde daté de ce mardi pourrait être formulé autrement: avec qui joue le président du Front national (FN), candidat en région Provence-Alpes-Côte d'Azur (PACA) pour les élections régionales des 21 et 28 mars prochain? Son responsable de campagne a déposé lundi dans la matinée les candidatures à la préfecture. Jean-Marie Le Pen est tête de liste, comme prévu. Sera-t-il vraiment candidat? Le sujet occupe les médias écrits et audiovisuels français depuis maintenant une quinzaine de jours (LT du 6.2.2004).

Au début du mois, le journal Libération révélait que le président du FN n'avait pas obtenu de l'administration des impôts l'attestation d'inscription sur ses registres. Le code électoral stipule que «sont éligibles au Conseil régional tous les citoyens inscrits sur une liste électorale ou justifiant qu'ils devaient y être inscrits avant le jour de l'élection, qui sont domiciliés dans la région ou ceux qui, sans y être domiciliés, y sont inscrits au rôle d'une des contributions directes au 1er janvier de l'année dans laquelle se fait l'élection, ou justifient qu'ils devaient y être inscrits à ce jour.» La permanence du FN à Nice est bien sur les registres fiscaux au titre de la taxe d'habitation. Mais sous le nom du parti et pas sous celui de Jean-Marie Le Pen. Lors des élections régionales de 1998, cela avait cependant suffi à ce qu'il soit reconnu comme éligible. Le FN arguë que la situation n'est pas différente aujourd'hui.

Samedi, le Tribunal administratif saisi par le Front national n'a pas accédé à la requête du FN qui lui demandait de désavouer l'administration. Désormais, puisque la liste est déposée, c'est au préfet de région qu'il revient d'accepter ou de refuser cette candidature. Il a jusqu'au 27 février pour le faire, mais l'usage veut que cet avis soit donné deux jours après le dépôt des listes. Si le préfet refuse, le FN disposera d'un recours devant le Tribunal administratif. Et le cas échéant, il aura encore la possibilité de saisir le Conseil d'Etat. Selon Le Monde, qui cite des proches de Jean-Marie Le Pen, il existerait encore une parade juridique «complexe sur le plan technique, mais qui a déjà marché par le passé». Nul doute que le Front national fera durer le suspense le plus longtemps possible.

Erreur administrative du FN habilement exploitée ou simple manipulation? Ce n'est pas la première fois que Jean-Marie Le Pen se présente comme une victime de ce qu'il appelle l'«établissement». Il s'en est pris ce week-end au président de la République, responsable selon lui de son échec devant le Tribunal administratif de Nice. Il y a exactement deux ans, durant la campagne de l'élection présidentielle, il avait déjà occupé les premières pages sous prétexte qu'il n'avait pas obtenu le nombre de signatures d'élus indispensable au dépôt de sa candidature. Avant d'aller les déposer en grande pompe devant les caméras. Pascal Perrineau, le directeur du Centre d'études politiques de sciences politiques cité par Le Figaro, s'interroge sur les «inconséquences de l'administration ou de la justice dans la gestion des effets d'agenda» qui permettent au président du FN d'être omniprésent dans la campagne.

Lundi, le porte-parole du Parti socialiste, Julien Dray, dénonçait lui aussi la manœuvre: «Notre sentiment est qu'il ne faut pas tomber dans le piège alors que nous connaissons bien le don qu'a M. Le Pen de se faire passer pour une victime. Est-ce par simple avarice ou parce qu'il n'a pas voulu payer ses impôts, par oubli ou tout cela tient-il d'une stratégie médiatique? Notre position est simple: c'est un citoyen comme les autres et s'il veut être candidat en PACA, ce qu'apparemment il souhaite, il doit être en conformité avec la loi. […] Il n'y a donc pas matière à spectacle alors que même le dépôt de sa simple candidature fait l'objet de toutes les attentions des caméras.»

C'est d'ailleurs l'opinion unanime des responsables politiques parlementaires comme de ceux des médias: il faudrait ne pas en parler puisque cela n'a pas d'importance et ne sert que les intérêts de l'extrême droite. Mais tout le monde en parle. Une fois de plus, alors que les sondages attribuent plus ou moins 15% des intentions de vote au FN dans l'ensemble des régions et 22% à la liste Le Pen en PACA (loin derrière la liste du parti majoritaire allié aux centristes, et celle de la gauche), le leader du Front national utilise habilement les médias pour faire campagne sur sa candidature sans avoir à expliquer son programme.