Lorsque la France va mal, Jean-Marie Le Pen joue sur du velours. «Immigration, explosion des banlieues... Le Pen l'avait dit!», proclament les affiches placardées dans son QG de Saint-Cloud, près de Paris. Mardi, en présentant ses vœux de Nouvel An, le leader du Front national (FN) a fait mine d'apprécier que le reste de la classe politique reprenne, dans le sillage de la crise des banlieues, «des pans entiers de [son] discours». Manière pour lui de faire oublier les divisions au sein de son mouvement, déjà attaqué de l'extérieur par des concurrents très actifs: Nicolas Sarkozy et Philippe de Villiers.

Car l'année 2005 n'a pas été rose pour la France, mais pour le FN non plus. Deux membres de son bureau politique ont été suspendus à l'automne pour avoir contesté la ligne du parti. Le maire d'Orange, l'une des rares villes tenues par le Front, est parti en dénonçant «ces luttes intestines constantes qui polluent le FN». Il vient de rejoindre le Mouvement pour la France de Philippe de Villiers.

La concurrence du vicomte vendéen, champion du «non» à la Constitution européenne, agace fortement les dirigeants du FN. «Il copie tout, jusqu'aux polices de caractère de nos affiches», explique Bruno Gollnisch, le numéro deux du parti. «C'est une agression systématique», dénonce Marine Le Pen, la fille du président du Front. Ce dernier accuse son rival de vouloir à tout prix le priver des 500 signatures de maires indispensables pour se présenter à l'élection présidentielle de 2007.

Le «gigot» et la «gousse d'ail»

Quant à Nicolas Sarkozy, il affirme que son discours de loi et d'ordre est en train de faire fondre l'effectif des électeurs frontistes: «Ce que je peux dire, c'est que, sur les dix élections législatives partielles et les quelque 200 cantonales partielles, le FN a perdu en moyenne entre 30 et 40% de ses suffrages», déclarait le ministre de l'Intérieur dans une récente interview à Libération (LT du 24 décembre 2005).

Face à ces attaques, Jean-Marie Le Pen se veut serein. «Le Front national est en bonne santé», dit-il, ce que prouverait l'«extraordinaire mouvement d'adhésion» - 6000 à 7000 nouveaux membres - enregistré depuis les émeutes en banlieue. A 77 ans, le patron du FN affirme que son espérance de vie est peut-être supérieure à celle des journalistes qui le voient mourant. Mardi, après ses vœux, il a démontré sa vitalité en sirotant du champagne La Nation et en causant longuement avec les journalistes entre le sapin de Noël et le buffet. Quant aux divisions internes, il les juge insignifiantes comparées à celles du Parti socialiste et de l'Union pour un mouvement populaire (UMP) de Nicolas Sarkozy: «Ils sont le gigot et nous sommes la gousse d'ail», ironise-t-il.

Jean-Marie Le Pen constate surtout que ses idées se normalisent à grande vitesse. Selon lui, «les préventions qui avaient été dressées contre le Front national sont en train de s'affaiblir». Signes de cette «lepénisation»: la presse parle tout haut du «racisme anti-Blanc» et des méfaits du politiquement correct, le gouvernement prône l'expulsion des étrangers condamnés et l'instauration de l'apprentissage dès 14 ans, mesures dont le Front national revendique la paternité.

Reste que l'année 2006 sera semée d'embûches pour le FN et son président. La quête des 500 signatures de maires a commencé et les frontistes s'attendent à une récolte difficile, comme en 2002. Jean-Marie Le Pen devra gérer, au sommet du parti, la cohabitation entre sa fille Marine et Bruno Gollnisch: ces personnalités très différentes mèneront ensemble sa campagne présidentielle.

Enfin, ses adversaires guetteront le moindre signe de faiblesse du vieux chef. Certains d'entre eux se sont réjouis du tollé suscité par les propos tenus par Jean-Marie Le Pen dans un magazine proche du Front, en janvier 2005: «En France du moins, l'occupation allemande n'a pas été inhumaine même s'il y eut des bavures, inévitables dans un pays de 550000 kilomètres carrés.» Mais jusqu'ici, les discours de ce genre ne l'ont pas affaibli, au contraire...