La «Jeanne d’Arc» des Kurdes

Alors, ce serait donc elle, l’héroïne de Kobané. Elle, cette jeune femme en treillis militaire qui, bandana sur la tête, pose au côté d’un frère d’armes. A moins que ce ne soit cette autre combattante, kalachnikov à bout de bras, prête à faire le coup de feu contre les djihadistes de Daech. De Narine Afrine, le nom de guerre de la codirigeante des combattants kurde de l’YPG qui défendent depuis un mois leur ville, une dizaine de photos – non authentifiées – circulent de manière virale sur les réseaux sociaux. «En réalité, aucun de ces clichés ne correspond à Mayssa Abdo [son vrai nom]», avance Idris Nassan, un représentant politique de Kobané qui la connaît personnellement. De passage à Suruç, à 7 kilomètres de la cité martyre du nord de la Syrie, il la décrit comme «une femme très intelligente, de petite taille, entre 35 et 40 ans, plutôt ronde, au visage couleur porcelaine» dont le vrai portrait – sécurité oblige – serait maintenu dans le plus grand secret.

Au Kurdistan, l’engagement de Maysa Abdo n’est pas exceptionnel. Originaire du canton d’Afrine, d’où elle tient son pseudonyme, elle est de ces petites sœurs des rebelles du PKK qui bataillèrent contre le voisin turc dans les années 1990. «Elle s’est engagée très jeune dans la défense des Kurdes», confie Narine, une amie d’enfance, et ancienne «camarade» de résistance. «C’était une fille très studieuse, très altruiste», dit-elle. Avec les années, leurs routes se séparent: «Je me suis mariée. Elle a épousé la «cause». Après une formation au maniement des armes, Maysa Abdo s’installe il y a un an à Kobané pour finir par rejoindre Mahmoud Barkhodan, le «résistant» en français, à la tête de l’YPG. Une ascension fulgurante qui n’étonne pas Idris Nassan: «Je me souviens d’un discours sur la colline de Mishtanour face à des dizaines de milliers de personnes. Elle était extrêmement charismatique. Les gens n’arrêtaient pas d’applaudir.»

Son aura dépasse même les frontières de la Syrie. En Irak, où l’Etat islamique étend aussi sa toile, la «Jeanne d’Arc» des Kurdes est citée en exemple de bravoure. «J’espère que les femmes et les hommes d’Al-Anbar prendront en exemple les filles de Kobané pour défendre leur ville», s’enthousiasme, sur sa page Facebook, l’Irakien Kazem Awfy al Badery, en référence à cette province irakienne grignotée par les djihadistes. Bien sûr, dans une région pétrie de machisme, Narine Afrine ne fait pas que des émules. «Un groupe dirigé par une femme ne sera jamais victorieux», s’exclame, sur son compte Twitter, Abou Wesam, un Syrien de 25 ans.

Mais pour une majorité de Kurdes, peuple sans Etat à cheval entre la Syrie, la Turquie, l’Irak et l’Iran, Narine Afrine incarne le rêve d’un Kurdistan autonome: une administration indépendante des pouvoirs centraux, où les femmes jouiraient d’une plus grande autonomie. «Narine, c’est le symbole de la liberté», avance Aref Ramadan, un combattant YPG de Kobané, joint par téléphone. «Nous sommes fiers d’elle, comme nous sommes fiers de toutes ces femmes qui sont venues de Turquie, d’Irak, d’Iran pour se battre à nos côtés. Le peuple kurde n’a jamais été autant uni», dit-il. Selon lui, ces rebelles au féminin constituent 40% des effectifs kurdes qui défient l’Etat islamique. Afshin Kobané, 28 ans, est l’une d’elles. Contactée par cellulaire, elle témoigne depuis la ligne de front: «Parfois, il m’arrive de chanter avant qu’on lance une attaque. Ça remonte le moral des troupes. Les hommes reprennent la mélodie en chœur. Entre nous, pas de différence. Nous sommes frères et sœurs.» De Narine Afrine, croisée à trois reprises, la jeune femme garde un souvenir «éblouissant». «Elle est à l’écoute des autres. Elle dit toujours: ne vous considérez pas comme le sexe faible, vous êtes aussi fortes que les hommes!» souffle-t-elle.

Pourtant, la guerre n’épargne personne. Au cimetière des «martyrs» de Suruç, modeste carré de terre improvisé au bord d’une route de campagne, sept des vingt dépouilles rapatriées de Kobané sont des femmes. Ni fleurs ni date de décès sur la plupart des stèles. Seuls des numéros peints en rouge sang à côté de chaque nom. Celui d’Arine Mirkhan, première kamikaze du conflit contre Daech, ne figure pas sur ces tombeaux de fortune, en général creusés dans la ville d’origine – ou la plus proche – de chaque défunt. Début octobre, cette combattante s’est donné la mort en activant sa dernière grenade au milieu des djihadistes qui s’apprêtaient à la capturer. A Suruç, un camp de réfugiés a déjà été rebaptisé en sa mémoire par une ONG proche du Parti de l’union démocratique (PYD, la principale formation politique des Kurdes de Syrie). Signe d’un parti qui, sous ses apparences libérales, érige aisément des symboles pour mieux contrôler les foules. «Le PYD a de vraies ambitions démocratiques. Mais en réalité, cela reste un parti autoritaire, surtout contre ceux qui n’y adhèrent pas», observe le chercheur autrichien Thomas Schmidinger, spécialiste du Kurdistan.

Dans ce bureau local du BDP, le bras politique du PKK, à quelques jets de pierre des colonies de tentes, Fayza Abdi, membre du Conseil municipal de Kobané, cancane: «Pour nous, hommes et femmes sont égaux. Il n’y a pas de différence. Nous partageons les mêmes responsabilités, dans le domaine militaire, politique ou civil. Des filles comme Narine Afrine ou Arine Mirkhan, il y en a des milliers.» Le discours de cette militante du PYD, arrivée de la ville martyre la semaine passée, est parfaitement rodé, presque trop.

Mais la guerre a bon dos. Elle efface le sens critique. «Narine Afrine est une héroïne. Je l’envie beaucoup. Elle est si proche de notre terre, du sang des martyrs. Quand j’entends son nom, je culpabilise de ne pas être au front, au côté de mes camarades», confie Narine, l’amie d’enfance de la nouvelle icône des Kurdes, malgré son éloignement du parti.

«Ne vous considérez pas comme le sexe faible, vous êtes aussi fortes que les hommes!»