Demain, quelle France?

De Jeanne d'Arc à Verdun, qu'est-ce qu'être Français en 2017?

1er mai, jour de Jeanne d'Arc. Jamais une présidentielle française n’aura autant appelé l’histoire à la rescousse. «Le Temps» a arpenté l’une des voies sacrées de l’histoire de France: de Domrémy, village natal de Jeanne d’Arc, à Verdun, site de la plus terrible des batailles françaises

■ Comment parler de l’élection présidentielle française sans retomber, toujours, dans le spectacle politique scandé par les affaires? Comment raconter la France en s’efforçant de cerner les défis du prochain quinquennat?

■ Dans une série de reportages, nous avons fait le choix de regarder vers demain. En posant les questions qui sous-tendent, vu de Suisse, la transformation possible du pays dans les cinq prochaines années. Voir un résumé de l'ensemble de la série.


(Cet article est initialement paru le 12 avril 2017).

Elle domine le paysage. De nuit, sa façade illuminée brille dans les collines. A moins d’un kilomètre de Domrémy-la-Pucelle, le village vosgien où naquit Jeanne d’Arc le 6 janvier 1412, la basilique du Bois-Chenu veille, sentinelle de l’histoire d’une France éternelle.

Pas une voiture garée sur le parking. Des religieuses carmélites exfiltrées cet hiver dans un autre couvent, pour cause de travaux. Détail cocasse: le promontoire du Bois-Chenu est le seul endroit de la commune où le réseau téléphonique mobile fonctionne correctement. Là où Jeanne d’Arc, jadis, entendit les voix divines qui l’amenèrent à bouter les Anglais hors de France jusqu’au sacre du roi Charles VII à Reims le 17 juillet 1429, les téléphones portables du XXIe siècle balbutient. Kader, chauffeur d’un bus touristique venu de la région parisienne, brandit son appareil au pied du buste de la «libératrice»: «L’histoire, ici, est dans les livres. On est vraiment dans la France d’hier. Mais vous savez, Jeanne, je l’ai moi aussi étudiée à l’école…»

Mosaïque territoriale et historique

Il nous fallait trouver un lieu pour donner chair au débat sur l’identité française. Plongée dans les archives et dans Le Tour de France par deux enfants, ce manuel de lecture scolaire publié en 1877, tiré en 1914, à la veille de la Première Guerre mondiale, à plus de 7 millions d’exemplaires et distribué à tous les écoliers de l’Hexagone. Le point de départ des deux gavroches les plus fameux de la République? L’Alsace-Lorraine, tout juste annexée par les Allemands. Et Domrémy. Le livre en question est là, dans la petite bibliothèque municipale de la commune vosgienne. Véronique Jager, son animatrice bénévole, l’extrait des rayonnages: «Qu’est-ce qu’être Français en 2017? Je ne saurais pas vous répondre en une phrase. Tout est devenu si compliqué.» Silence. L’intéressée nous montre le beau livre d’une de ses amies, Catherine Dupay, auteure régionaliste: «On se retrouve presque plus dans cette identité locale. Notre territoire lorrain. Les Vosges. Nous savons qui nous sommes.»

La maison natale de Jeanne d’Arc, grandes cheminées et petites fenêtres, est vide de meubles et de signes distinctifs. Impossible de dire, d’ailleurs, à quoi elle ressemblait vraiment au XVe siècle. Kader, le chauffeur, nous accompagne à l’intérieur tandis que son groupe de touristes de Hongkong et du Japon s’égaille dans le magasin de souvenirs aux armes de la Pucelle. Kader est né en France, à Vitry, l’un des derniers fiefs communistes de la banlieue de Paris. Mère tunisienne, père marocain. Scolarité au Collège Jules-Vallès, journaliste socialiste et «communard» en 1871, au lendemain de la victoire des armées de Bismarck. «Aucun de mes instituteurs ne m’a posé de questions sur mes ancêtres, sur la Tunisie ou sur le Maroc. Pour eux, j’étais Français, donc héritier de Jeanne d’Arc», rigole le quinquagénaire, père de deux filles elles aussi nées en France, dont «une porte le voile».

Vous savez, le seul problème pour notre identité française, c’est l’islam. Entre les Maghrébins et nous, il y aura toujours le Coran

Une habitante du village de Grand

Au café Le Domrémy, entre trois devantures de boutiques en attente de repreneurs, notre compagnon chauffeur trinque avec un verre de rosé. Les panneaux d’affichage pour la présidentielle sont en train d’être installés. Domrémy-la-Pucelle compte 130 habitants, une centaine d’électeurs. Le premier visage collé sur les panneaux est celui de Jean Lassalle, le candidat-berger des Pyrénées, maire de Lourdios-Ichère, 142 habitants. Ses partisans, descendus de Nancy, ont été les plus rapides. La mosaïque territoriale et historique française prend corps sous nos yeux. «Dans un espace à la fois trop vaste et trop contrasté, plusieurs France ont toujours dû vivre côte à côte», écrivait le grand historien Fernand Braudel dans L’Identité de la France. Un constat avéré pour cette Région Grand Est sinistrée, politiquement marquée par la conquête, en mars 2014, de la commune sidérurgique d’Hayange par le Front national. Un maire FN au cœur de la Moselle des ex-mines de fer, terre électorale du vice-président du parti, Florian Philippot.

La France, cet insecte en mue

Dans Les Origines de la France républicaine, Hippolyte Taine parlait de la France «comme d’un insecte qui mue». «Elle subit une métamorphose, poursuivait l’historien. Son ancienne organisation se dissout; elle en déchire elle-même les plus précieux tissus et tombe en des convulsions qui semblent mortelles. Puis, après des tiraillements multipliés et une léthargie pénible, elle se redresse…» Sacré présage, que confirme la route départementale 966, qui relie Domrémy à Bure, où l’Etat français envisage d’installer le plus grand site d’enfouissement de déchets nucléaires d’Europe. Collines. Forêts de résineux et de chênes. Squelettes de béton des anciennes scieries et autres fabriques de mobilier, tombées en faillite sans trouver de repreneurs. La filière bois est ici un marqueur que celle de l’atome, avec son tsunami de subventions brigué par les élus locaux, entend bien remplacer.

Arrêt à Grand, devant l’amphithéâtre, principal vestige de la ville gallo-romaine qui fut, jadis, l’épicentre de ce plateau. Les lambeaux de parpaings et de ferraille du bâtiment de l’ex-entreprise Richalet défigurent la place centrale. Thérèse, retraitée, nous accueille par un éloge de sa «Région Lorraine», alors que le nouvel ensemble territorial se nomme Grand Est et regroupe, depuis 2015, la Lorraine, l’Alsace et la Champagne-Ardenne. «J’ai connu ce pays comme une terre d’immigration, explique-t-elle. Nous avons eu les Polonais dans les années 1920, qui descendaient au fond des mines. Puis les Italiens après-guerre, dans le bâtiment et les scieries. Puis les Espagnols…» Notre interlocutrice s’arrête. Elle nous demande de ne pas citer son nom. Pas de photos non plus. Ses collègues de l’Amicale du troisième âge n’apprécieraient pas: «Vous savez, le seul problème pour notre identité française, c’est l’islam. Entre les Maghrébins et nous, il y aura toujours le Coran.» Thérèse nous dit ne pas voter FN «parce qu’à Hayange ils ne font rien de mieux que les autres». Elle en pince pour Nicolas Dupont-Aignan: «J’aime bien le nom de son parti: Debout la France! Ce qu’il faut, c’est commencer par relever la tête et dire: «Nous sommes Français, et alors?»

Lire aussi: Pour Lilian Thuram, «aujourd’hui, certains Français se considèrent plus légitimes que les autres»

Le cas de Bure, 86 habitants, confirme la complexité de l’écheveau identitaire français en ce début de XXIe siècle. Tout, ici, paraît figé. La rue de l’Eglise, vide de passants malgré le beau soleil d’avril, bruit juste des klaxons d’un mariage.

Surprise: plusieurs jeunes femmes voilées sont visibles dans les voitures parées de rubans blancs. On s’approche. Le cortège vient de Nancy pour «fêter ça» dans une salle des parages, louée bon marché. Karim Achour travaille à Luxembourg, comme vigile dans une banque du plateau du Kirchberg. Lui dit «souhaiter l’enfouissement des déchets radioactifs ici». On vérifie. Le futur Centre industriel de stockage géologique (Cigéo) pourrait coûter jusqu’à 35 milliards d’euros. Plus de 1000 emplois seront créés. Le prochain président de la République devra statuer, en 2018. On parle de 2025 pour une possible mise en service: «Franchement, quel est l’ennemi de la France aujourd’hui, le fossoyeur de notre identité? Le chômage, la disparition des commerces dans nos bourgs, les nouvelles technologies qui diluent les liens sociaux d’antan», commente Claire Bonnard, guide au Musée Jeanne-d’Arc de Domrémy. Une économie locale en meilleure santé éliminerait pas mal de nos interrogations sur qui nous sommes. Et sur ce que nous avons en commun…»

«Morts pour la France»

Un autre vestige de l’identité française malmenée nous attend à Verdun. L’ossuaire de Douaumont domine, à la fois si tranquille et si effrayant, la plus funeste des collines.

En contrebas, deux monuments: l’un dédié aux combattants israélites, l’autre aux combattants musulmans. Tous «morts pour la France». Boucherie de la Grande Guerre en 1917 et hommages aux bataillons de zouaves, de tirailleurs sénégalais… Effroi des attentats islamistes en 2017. Emotion partagée le soir, au festival de littérature de Metz, avec la journaliste-écrivaine Doan Bui, auteure d’Ils sont devenus Français. Dans le secret des Archives (Points) et du Silence de mon père (L’Iconoclaste). «Je répète toujours que l’identité française tient à un fil, explique Doan Bui, dont les parents quittèrent le Vietnam communiste en 1975. J’ai vu dans les archives comment le régime de Vichy avait dénaturalisé la famille Gainsbourg sans l’en avertir, pour plaire à l’occupant. Ceux qui prétendent que Marine Le Pen ne pourra rien faire si elle arrive au pouvoir se trompent. François Hollande a bien tenté de faire voter la déchéance de nationalité. L’Etat n’est pas le rempart de l’identité. Il peut vaciller avec elle.»

Il est évident qu’une nation en train de se faire, ou de se refaire, n’est pas un personnage simple, mais une multitude de réalités.

L’historien Fernand Braudel

Etre Français en 2017. La question n’a pas été facile à poser aux jeunes lors de notre périple. Les campagnes lorraines sont dépeuplées. Les personnes âgées peinent à animer ces villages devenus souvent des dortoirs. «Le plus frappant est cette obstination de la France à demander à choisir, même aujourd’hui, poursuit Doan Bui. C’est le seul pays à continuer de s’étriper sur l’histoire, sur son roman national parce que ce pays a encore une très haute idée de lui-même. Quand Marine Le Pen dit qu’elle veut interdire le communautarisme, cela veut dire quoi? Plus la France demande de choisir, plus la douleur est profonde, car notre époque est celle des différences, des identités multiples.»

A lire: Français, Bourguignons, Lorrains, Suisses… L’identité française racontée par un philatéliste

Retour à Domrémy. Le 8 mai prochain, comme chaque année, la Fête de Jeanne d’Arc aura lieu à Paris, dans les villes «libérées» d’Orléans, de Giens, mais aussi dans son village natal. La veille, un nouveau chef de l’Etat français aura été élu. Il pourra alors relire Fernand Braudel, ce fils de la Meuse (né en 1902 en Lorraine, où il passa son enfance) qui, invité à célébrer la Pucelle, avait déclaré: «Construire l’identité française au gré des fantasmes, des opinions politiques, je suis tout à fait contre. Le premier point important, décisif, c’est l’unité de la France […]. Il est évident qu’une nation en train de se faire, ou de se refaire, n’est pas un personnage simple, mais une multitude de réalités.»


Episodes précédents


Lectures

  • «Les Origines de la France contemporaine» de Hipollyte Taine (Robert Laffont)
  • «L’Identité de la France» de Fernand Braudel (Champs)
  • «Le Récit national, une querelle française» de Jean-Noël Jeanneney (Fayard)
  • «L’Ame Française» de Denis Tillinac (Albin Michel)
  • «L’Impasse nationale-libérale» de Jean-François Bayard (La Découverte)
  • «Géopolitique de la nation France» de Fréderic Encel et Yves Lacoste (PUF)

L’histoire: Verdun, 1916-2016

Du 21 février au 9 décembre 1916 se déroule sur les contreforts de la Meuse la plus sanglante des batailles de la Première Guerre mondiale. Plus de 600 000 soldats y trouvent la mort. L’ossuaire de Douaumont, lieu symbole de cet affrontement, a été
le théâtre de deux rencontres politiques franco-allemandes au sommet: entre François Mitterrand et Helmut Kohl, main dans la main, le 22 septembre 1984, et entre François Hollande et Angela Merkel pour le centenaire de la bataille, le 29 mai 2016.

Dossier
La France en campagne

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