A 48 ans, Jean-Pierre Bemba a déjà endossé quantité de costumes. Héritier d’un homme d’affaires fortuné, à son tour businessman aguerri, il a été chef rebelle entre 1998 et 2003 puis vice-président de la République démocratique du Congo (RDC) avant d’être défait à la présidentielle d’octobre 2006 par Joseph Kabila, et, au printemps 2007, acculé à l’exil en Europe. Le Congolais à la stature massive et au visage charnu n’imaginait sans doute pas quel nouveau destin l’y attendait, celui de «plus gros poisson» tombé à ce jour dans les filets de la Cour pénale internationale (CPI).

Coup d’Etat

Interpellé à Bruxelles en mai 2008 par la police belge, en vertu d’un mandat international de la CPI, il a été déféré en juillet 2008 à La Haye où il est emprisonné depuis. Après trois reports, son procès doit débuter ce lundi dans la capitale néerlandaise, siège de la CPI, qui le poursuit en sa qualité de chef militaire pour deux crimes contre l’humanité et trois crimes de guerre. Ces crimes, avance l’accusation, ont été perpétrés entre 2002 et 2003 en République centrafricaine (RCA), à l’époque où le président en place, Ange-Félix Patassé, s’était adjoint les services de Jean-Pierre Bemba et de sa rébellion, le Mouvement de libération du Congo (MLC), pour contenir le coup d’Etat ourdi par François Bozizé. Pillages, viols en masse et assassinats: les civils paient au prix fort la présence des soudards du MLC dans leur pays.

Parvenu au pouvoir en 2004, Bozizé demande à la CPI d’enquêter sur les exactions. Le procureur Luis Moreno Ocampo se saisit du dossier, qui est l’une des cinq enquêtes ouvertes à son initiative depuis l’entrée en fonction de la Cour en 2002. Le procès de Jean-Pierre Bemba, le troisième à s’ouvrir à La Haye, après celui du Congolais Thomas Lubanga, puis celui de ses compatriotes Katanga et Chui, «est très important», insiste Mariana Pena, attachée de liaison de la Fédération internationale des ligues des Droits de l’homme (FIDH) auprès de la CPI. «C’est la première fois que quelqu’un de cette envergure est jugé. On a beaucoup reproché à la Cour, pour des deux premiers procès, de s’attaquer à des personnes qui n’étaient pas perçues comme les plus hauts responsables.»

Crimes sexuels

«S’il est traité dans la sérénité, ce dossier pourrait permette à la CPI de restaurer son image, car elle navigue en eaux troubles, notamment depuis l’affaire Al-Bachir (ndlr: le président du Soudan qui la nargue depuis qu’elle a lancé un mandat d’arrêt pour crimes de guerre et contre l’humanité au Darfour à son encontre en 2009). En Afrique, elle n’est plus vue que comme un instrument de domination coloniale», relève Philip Grant, directeur de Track Impunity Always (TRIAL).

Déterminant, le procès l’est tout autant pour les victimes centrafricaines. «C’est la première fois, poursuit Mariana Pena, que la CPI se concentre à ce point sur la question des crimes sexuels, emblématiques du conflit en RCA, où hommes, femmes et enfants ont été l’objet de viols systématiques.» Plus de 1300 victimes du MLC ont demandé à participer aux procédures; la CPI a déjà répondu favorablement à 135 d’entre elles. D’autres n’auront pas cette chance, regrette la FIDH: les proies du MLC en territoire congolais, dont les hommes ont été accusés de viol ou de cannibalisme dans la région de l’Ituri à la même époque. Jean-Pierre Bemba n’est pas poursuivi dans ce dossier. Ses avocats nient sa responsabilité dans les crimes centrafricains

«Parrain de l’opposition»

Devant ses juges, il se présentera en sénateur de la RDC, fonction à laquelle il a été élu en janvier 2007 et qu’il occupe toujours officiellement. Depuis l’étranger, il continue de régner en «parrain» du MLC, devenu le principal parti d’opposition au parlement, note un observateur: «Il n’y a eu aucune tentative pour le déchoir de son leadership. Et s’il revenait demain à Kinshasa, la foule lui ferait un triomphe.»

Maître en rebondissements, «le petit Mobutu», tel qu’il a été surnommé dans son pays, croit-il encore en son avenir politique? Certains de ses zélateurs font mine de croire qu’il pourrait se porter candidat à la prochaine présidentielle congolaise, annoncée pour novembre 2011. Cette perspective apparaît pourtant compromise. La CPI a d’ores et déjà précisé que le procès durerait «plusieurs mois». Le procureur Ocampo avait estimé que celui de Thomas Lubanga, milicien congolais poursuivi pour enrôlement d’enfants soldats, prendrait une année. Presque deux ans après son ouverture, il est toujours en cours.