Le 4 septembre dernier, en annonçant qu'il était candidat à l'élection présidentielle de 2002, Jean-Pierre Chevènement n'imaginait sans doute pas qu'il serait, un mois et demi plus tard, au-dessus de la barre des 10% dans les sondages d'opinion (12% selon une enquête IPSOS publiée hier par l'hebdomadaire Le Point). Bien qu'il ait coutume d'afficher une certaine indifférence à l'égard de ce genre de chiffres, il semble bien qu'il en ait déjà tiré des conclusions politiques puisqu'il vient, à plusieurs reprises et par la voix de ses proches, de prendre encore plus ses distances à l'égard du premier ministre, Lionel Jospin, et du Parti socialiste.

Georges Sarre, qui l'a remplacé à la tête de son Mouvement des citoyens, a dit que «les Français ne souhaitaient ni Jacques Chirac, ni Lionel Jospin» à la présidence de la République. Le porte-parole de Jean-Pierre Chevènement n'a pas hésité à surenchérir: «Le président (Chirac) a démontré qu'il n'est pas le vrai leader de la nation que veulent les Français. Quant à Lionel Jospin, nous avons des doutes importants.» Même si Jean-Pierre Chevènement assure que sa position dans les sondages ne lui «monte pas à la tête», il peut se réjouir de voir les déclarations qu'il fait depuis le début de sa campagne confirmées par les faits.

Au moment où le candidat centriste, François Bayrou, se posait en «troisième homme» face à Jacques Chirac et à Lionel Jospin, Jean-Pierre Chevènement raillait cette prudence et s'affirmait comme un candidat à part entière. Il désignait d'ailleurs le premier ministre et le président de la République comme ses seuls adversaires directs. Il condamnait leur «système du pareil au même». Et employait une expression sans équivoque: «Le poisson pourrit par la tête».

A gauche, on manifeste quelques signes d'impatience. Le PCF voit avec déplaisir certains de ses responsables rejoindre le camp de Jean-Pierre Chevènement à la veille du congrès qui doit adouber Robert Hue comme candidat et le remplacer à la tête du parti par Marie-George Buffet, ministre de la Jeunesse et des sports. Au Parti socialiste, après les attaques d'Olivier Schrameck, le chef de cabinet du premier ministre, à propos des positions de Jean-Pierre Chevènement sur la Corse, dans son livre «Matignon Rive gauche», Jean-Marc Ayrault a prédit qu'il aurait un destin comme celui de l'ancien ministre de Georges Pompidou, Michel Jobert, c'est-à-dire une disparition progressive de la scène politique. Quant à la direction du PS, elle est irritée par les attaques contre Lionel Jospin, mais affirme qu'il ne grignote pas ses positions au premier tour, et on fait mine d'être certain qu'il se désistera au deuxième tour pour le candidat socialiste. Mais on ajoute cependant perfidement qu'il semble plutôt séduire l'électorat de la droite. Ce que nie, naturellement, la présidente du RPR, Mihèle Alliot-Marie.

Le sondage IPSOS publié par Le Point crédite Jacques Chirac de 26% des suffrages, Lionel Jospin de 23% et Jean-Pierre Chevènement de 12%, si le premier tour avait lieu maintenant. Les autres candidats sont loin: 6% pour Noël Mamère (les Verts) et Jean-Marie Le Pen (Front national), 5% pour Arlette Laguiller (Lutte ouvrière), François Bayrou (UDF) et Alain Madelin (Démocratie libérale). Au deuxième tour, Jacques Chirac recueillerait 52% des voix, et Lionel Jospin 48%.

La progression de Jean-Pierre Chevènement repose sur une campagne de terrain, pendant laquelle il développe ses thèmes de prédilection: la restauration de la citoyenneté et de la responsabilité, la défense de la République, la sécurité, la critique de l'Europe et de l'euro. Il a réussi à rallier quelques élus de gauche venus du Parti socialiste, du Parti communiste et du Parti radical. Et à réunir autour de lui un nombre appréciable d'intellectuels, comme Max Gallo ou Régis Debray – qui l'accompagnent depuis longtemps et qui sont pour l'instant plutôt discrets –, des écrivains comme Angelo Rinaldi, Pierre Combescot ou Danielle Sallenave, ou les membres de la Fondation Marc Bloch, rebaptisée Fondation du 2 mars, un cercle souverainiste. L'écrivain et philosophe Catherine Clément fait partie de son entourage proche.

Mais ce qui semble à coup sûr servir les desseins de Jean-Pierre Chevènement, ce sont les circonstances. D'abord les attentats du 11 septembre et le sentiment de crise qui s'en est suivi donnent du relief à sa fermeté et à son nationalisme. Ensuite l'affaiblissement apparent de l'Etat à cause de la cohabitation et la relative faiblesse des positions de la France sur le plan international donnent du sens à sa volonté de restaurer le pouvoir et l'unité de l'Etat. Enfin, les violences et les crimes récents qui ont provoqué des contradictions entre la justice et la police valorisent son discours sécuritaire et la solidité, voire la rigidité, de ses principes.