A préoccupations latino-américaines, restaurant péruvien. Trois jours avant le lancement officiel à Genève du festival Filmar en América Latina, dont il est le président, et cinq jours avant le début à La Havane, ce lundi, des pourparlers de paix pour la Colombie, cette terre tropicale si chère à son cœur, Jean-Pierre Gontard n’a pas hésité une seconde sur le lieu du rendez-vous: «Retrouvons-nous donc à Los Incas, ce restaurant proche de l’hôpital, boulevard de la Cluse.»

Le jour venu, à l’heure du déjeuner, l’immense salle aux tables bariolées est presque déserte; elle se remplit les fins de semaine, lorsque les âmes déracinées en quête de chaleur latino s’y retrouvent pour un banquet d’anniversaire, pour célébrer un mariage ou s’égayer les soirs de match à la Cusqueña, la bière ambrée originaire de Cuzco. Jean-Pierre Gontard est déjà arrivé. Installé à proximité d’une fenêtre, il parcourt les quatre quotidiens qui accompagnent invariablement chacune de ses matinées, la Tribune de Genève, Le Temps, Libération , Le Monde. Intérêts locaux, curiosité globale. Il sourit et replie les journaux un à un.

Jean-Pierre Gontard est un convive volubile, on sait d’expérience qu’il faut définir les priorités en sa compagnie: d’abord passer commande, ensuite lancer la discussion. La patronne, tout en formes et en amabilité, prend note. Tamales de pollo pour commencer, aji de gallina pour suivre et, pour humecter l’ensemble, une sauce pimentée vermillon, puis une autre, douceâtre et tirant sur l’ocre.

Du maïs donc, du poulet et des pommes de terre, sans lesquels «le Pérou ne serait pas le Pérou», assure le professeur de l’ancien Institut universitaire d’études et du développement (IUED). Il parle en connaissance de cause. Durant une époque, une fois l’an, il se rendait à Cuzco. Des étudiants de toute l’Amérique latine convergeaient dans la ville andine pour y suivre son cours sur la résolution des conflits. Du coffre à souvenirs, Jean-Pierre Gontard repêche, lueur à l’œil et gaîté dans la voix, d’autres images du Pérou. Comme ce voyage qui le conduisit au fin fond des zones les plus inaccessibles et sur les rives des plus improbables affluents de l’Amazone, dans le seul but de satisfaire sa formidable passion de la pêche.

Au téléphone il avait dit: «Nous ne parlerons pas que de la Colombie, n’est-ce pas?» C’était pour la forme. L’entrée arrive à peine, un pain de maïs fourré de poulet, qu’elle s’invite déjà à notre table péruvienne. Il faut dire que le sujet est d’une actualité brûlante pour Jean-Pierre Gontard, qui a exercé pour le compte de la Suisse le rôle d’émissaire pour le processus de paix en Colombie en 1998 et 2008. Après plus un demi-siècle de déchirements meurtriers, ce lundi, à Cuba, débuteront des pourparlers de paix entre les autorités de Bogota et des représentants des Forces armées révolutionnaires de Colombie, les FARC. Jean-Pierre Gontard suit «tout ça de très près».

Du temps de ses bons offices, il ne comptait pas les allers-retours entre Genève et la Colombie, dont la culture l’a toujours captivé et dont il maîtrise la langue à la perfection. Le mandat a porté des fruits, en permettant la libération de centaines de séquestrés. Et puis sa tâche s’est brusquement gâtée en juillet 2008. Ce mois précis, la Franco-Colombienne Ingrid Betancourt et 14 autres otages des FARC viennent d’être libérés par l’armée colombienne dans une opération spectaculaire.

Tout à son triomphe, Bogota lâche l’émissaire suisse, taxé soudainement par Juan Manuel Santos, alors ministre de la Défense et devenu depuis le président de la Colombie, d’avoir outrepassé son mandat en cultivant des connivences coupables avec la guérilla. Une procédure judiciaire est lancée par les autorités colombiennes, qui s’est finalement achevée plus de trois ans après, le 16 janvier dernier, sur un non-lieu. Trahi et malmené, Jean-Pierre Gontard n’a jamais tranché ses liens d’intérêt et d’affection pour la Colombie.

Depuis La Havane où ils se préparent à négocier, «de nombreux interlocuteurs colombiens m’ont fait signe», précise-t-il. Est-ce à dire qu’il se tient prêt à reprendre du service? Les deux parties sont disposées dès aujourd’hui à débattre du premier des cinq thèmes qui jalonneront les négociations, celui de la propriété et de l’utilisation des terres agricoles, le nœud inextricable du conflit depuis la fondation des FARC en 1964.

Si deux pays, Cuba et la Norvège, s’affichent en garants du processus, et que deux autres, le Chili et le Venezuela, en sont les «accompagnateurs», les Colombiens des deux bords entendent bien se parler en tête à tête, sans immixtion extérieure. «Berne n’a pas été sollicité. Mais la Suisse a manifesté à plusieurs reprises que si les parties le souhaitaient ou le jugeaient utile, elle serait prête à envisager une participation», explique l’ex-émissaire. Puis plus concret: «Si des difficultés apparaissent, ils savent où nous trouver.»

La montagne de riz qui surplombait la poule en sauce a eu le temps de refroidir. Soudain grave, pour clore le chapitre, Jean-Pierre Gontard tient à préciser: «Au sujet de ces pourparlers, je suis optimiste. Pas optimiste par obligation, mais parce que j’apprécie la qualité du travail mené durant la première phase, celle qui a permis aux parties d’arriver à se mettre autour de la table. Si elles continuent malgré tout, malgré ces combats qui persistent, il y a de fortes chances qu’elles arrivent à un accord.»

Pérou, Colombie. Un petit café épais déploie la conversation sur l’ensemble du continent. Comme en chaque début d’hiver, sa production cinématographique «d’une richesse fabuleuse» est honorée par le festival Filmar, qui vient de débuter. Depuis quelques années, Jean-Pierre Gontard en est le président.

Un job ardu: pendant six mois, à mi-temps, il court les rendez-vous à la recherche de financements. Mais il y puise aussi «de grandes satisfactions». Celle notamment de pouvoir transmettre à de jeunes publics le goût du cinéma et de l’Amérique latine. Celle, encore, d’œuvrer à une entreprise de coopération culturelle transfrontalière. En 2012, le festival rayonne non seulement sur la Suisse romande (Genève, Lausanne, Neuchâtel, Bienne, etc.), mais aussi sur la France voisine, avec la participation de salles à Gex, Ferney-Voltaire, Divonne, Saint-Julien et Annemasse. D’ici au 2 décembre, plus d’une centaine de documentaires et de fictions sont à l’affiche. Comme un pont entre ici et là-bas, cette 14e édition a été inaugurée samedi soir par la diffusion du très saisissant portrait de Violeta Parra, l’artiste chilienne qui partagea un bout de vie tumultueux avec le Genevois Gilbert Favre.

La patronne de Los Incas fait irruption, de petits verres à la main: dans l’un, du cocktail d’algarrobina, un sirop d’origine végétale dont raffolent les Péruviens. Et dans l’autre du pisco, la boisson nationale de réputation mondiale. Par le jeu des associations d’idées et la magie des souvenirs resurgis, l’ancien professeur se transporte à Pisco, précisément. Il arpenta son centre une vingtaine de jours après le tremblement de terre qui ravagea cette ville côtière du sud de Lima, en 2007. De son histoire jaillissent des fragments de maisons, des églises écroulées et des femmes coquettes, envers et contre tout. Nous voilà de nouveau repartis en voyage avec Jean-Pierre Gontard.

Trahi et malmené, Jean-Pierre Gontard n’a jamais tranché ses liens avec la Colombie

Le festival rayonne non seulement sur la Suisse romande, mais aussi sur la France voisine