Le Burkina Faso continue de faire face à de nombreuses attaques djihadistes et de représailles contre les communautés soupçonnées d’aider les terroristes. Ces derniers mois, le pays du Sahel est celui qui a payé le plus lourd tribut et il est considéré comme le plus vulnérable à l’insurrection djihadiste. Les plus graves violences de ces dernières semaines ont eu lieu dans le nord du pays, quand, dimanche 8 mars dans la commune de Barga, des milices d’autodéfense ont tué une quarantaine de Peuls, pour la plupart des bergers. L’analyse du professeur de l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) Jean-Pierre Jacob, qui était récemment au Burkina Faso.

Le Temps: Comment analysez-vous ces dernières violences?

Jean-Pierre Jacob: Dans sa lutte contre le djihadisme, l’ordre sécuritaire de l’Etat burkinabé est dépendant de Forces de défense et de sécurité (FDS) pas assez nombreuses, qui manquent de moyens et qui ne sont pas coordonnées entre elles. Il dépend aussi de la force française «Barkhane», qui doit se faire la plus discrète possible parce qu’elle est honnie par les organisations nationales de la société civile et des milices d’autodéfense (les Koglweogo, «protecteurs de la brousse»). Ces dernières sont nécessaires mais embarrassantes pour l’Etat, d’une part parce qu’elles rompent avec le monopole de la violence légitime, d’autre part, parce qu’elles font assez bon marché des droits humains. Début 2019, six personnes (dont un chef de village et un conseiller municipal) sont tuées à Yirgou, dans le nord du Burkina Faso, par des djihadistes. En représailles, les milices Koglweogo se vengent sur des campements peuls avoisinants, accusés d’être complices des terroristes. Bilan officiel: 49 morts, mais 110 selon les organisations peules.

Comment a réagi le gouvernement à ces représailles?

Il était très gêné. Certes le chef des «protecteurs de la brousse» de la zone de Yirgou est en prison. Mais, à la suite d’une énième tuerie perpétrée par les terroristes en novembre 2019, le président, Roch Kaboré, a remis en selle les milices en lançant un appel au recrutement de volontaires. Dans ce contexte, les représentants peuls ont toutes les peines du monde à faire admettre «qu’aujourd’hui, être peul est une source d’inquiétude au quotidien», une formule qui reste pourtant extrêmement timide au regard des événements qui sont en train de se dérouler. Il est vrai que la situation des Peuls est très compliquée, puisqu’ils sont à la fois bourreaux et victimes. Nombre de jeunes Peuls ont rejoint les rangs des djihadistes et les campements d’éleveurs sont les premiers visés par les milices qui les soupçonnent d’abriter des informateurs et des sympathisants de l’islamisme radical. C’est ce qui explique les dernières violences à Barga le 8 mars dernier.

Le Burkina Faso a-t-il pris conscience de l’ampleur des violences?

Même si les attaques ne cessent pas, le terrorisme est un phénomène lointain pour les élites politiques de la capitale. Il reste une histoire locale et on fait tout pour qu’elle le reste. Il y a aujourd’hui 600 000 déplacés au Burkina Faso, mais ce sont essentiellement les populations du nord et de l’est. Les déplacés ne trouvent pas refuge dans la capitale. Ils sont dans les petits chefs-lieux et centres provinciaux urbains du nord et de l’est (Kaya, Kongoussi, Fada…), réfugiés auprès de parents ou de leurs anciens tuteurs fonciers ou politiques. Les Peuls sont accueillis dans les campements peuls de la zone (tous les villages en possèdent). Tout porte à croire que la situation sanitaire et nutritionnelle de l’ensemble de ces déplacés n’est pas bonne.

Il y a aussi une volonté de la part des élites de montrer que tout continue comme avant. Face à la montée du terrorisme, un gouvernement d’union nationale était nécessaire. Au lieu de cela, la campagne pour les élections présidentielles qui doivent avoir lieu cette année se poursuit imperturbablement avec ses luttes très vives entre partis. La lecture des journaux est également très étonnante, surréaliste parfois. D’un côté, on lit les annonces ponctuelles concernant les derniers méfaits djihadistes suivis de leur cortège de réactions habituelles, comme l’annonce officielle de quarante-huit heures de deuil ou les condamnations fermes. De l’autre, on trouve toutes les nouvelles plus ou moins triomphales d’un monde du développement ou des affaires qui semble continuer sur sa lancée, imperturbablement, et sans connexion avec la situation misérable dans laquelle est plongé un quart du pays. Tout porte à croire d’ailleurs que les attaques djihadistes sont systématiquement minimisées (tant en nombre qu’en quantité de victimes). Quand j’étais sur place, l’information importante était que la télévision numérique couvrait maintenant 98% du territoire.

Les Burkinabés ne sont-ils pas tout de même informés sur ce qui se passe dans leur pays?

Un élément doit être pris en compte: l’importance considérable prise par les réseaux sociaux qui se sont développés ces dernières années avec l’acquisition massive de smartphones chez les élites, c’est-à-dire à la fois les élites au pouvoir et leurs critiques les plus virulents, généralement issus de ce qu’on appelle «la société civile» au Burkina, notamment celle qui s’était révoltée contre le pouvoir de Blaise Compaoré en 2014. Grâce à son smartphone, chaque individu devient une «puissance privée» capable de dévoiler les faits qu’il observe sur le terrorisme ou la situation des déplacés ou simplement de livrer ses sentiments à propos de ces phénomènes. Grâce à son smartphone, chaque politicien est renseigné très exactement sur les états d’âme du moment chez ceux qui le contestent par le même moyen et qu’il tend à transformer en «opinion publique». Il sait par exemple que toute information sur la faiblesse des FDS, les progrès spatiaux de l’islamisation radicale ou l’importance de l’intervention de «Barkhane» est considérée comme une offense par une opinion de plus en plus nationaliste et avide de relations égalitaires entre le nord et le sud. Cela ne plaide pas non plus en faveur de la transparence de l’information.

Cette méthode Coué n’est-elle pas une manière de résister aux terroristes?

On peut trouver cela très courageux. Après tout, le premier réflexe d’un Etat attaqué consiste à dire qu’il ne se laissera pas intimider et que cela ne changera rien à son idéologie, ni aux manières de faire de ses citoyens… Il est possible aussi qu’il y ait un effet de sidération qui joue. La contagion terroriste tranche avec l’image optimiste du Burkina Faso, à laquelle nous avait habitués la rhétorique dominante avant les premières attaques djihadistes en 2016. Cette image avait été favorisée par les politiques internationales de développement qui faisaient état des progrès du Burkina Faso concernant l’Etat de droit et la démocratie, la lutte contre les discriminations, l’avancée des droits humains. Dans la situation de guerre actuelle, la régression et la correction de l’image optimiste concernent tous les domaines et c’est le sous-développement de l’Etat, son incapacité à faire face aux événements qui apparaissent sans pouvoir se dire.

La présence militaire française est de plus en plus mal vécue. Pensez-vous que le Burkina Faso pourrait s’en passer?

Les forces de défense et de sécurité du Burkina Faso ne peuvent pas lutter seules. Elles ont besoin de l’opération «Barkhane», ou pour ceux qui sont contre la France, de n’importe quelle force internationale. Le problème reste le même, la plupart des gens qui sont contre «Barkhane» ne sont pas assez fous pour penser que les FDS peuvent se débrouiller seules. Mais je ne pense pas que les Russes ou les Chinois vont intervenir. Quand la ville de Djibo a failli tomber aux mains des djihadistes en septembre 2019, alors que les forces de police avaient quitté la ville en arguant de leurs manques de moyens pour la défendre, le rétablissement de la situation s’est fait grâce à l’armée nationale avec le soutien de la force «Barkhane». Mais on n’en a rien su parce qu’il ne fallait pas le dire. On notera que les djihadistes veulent absolument reconquérir la ville de Djibo car elle est le fief de la province du Jelgooji, la plus orientale de la Diina, l’empire peul théocratique du Macina de Sékou Amadou (1818-1853).

Pourquoi ce tabou?

Le Burkina Faso fait face à des dilemmes politiques très modernes, qu’on retrouve ailleurs, en France ou en Suisse (par exemple sur l’importance de l’islamisation dans le pays). Si vous dites les choses, vous observez la réalité, vous la nommez, vous en parlez, vous êtes immédiatement accusé de faire le jeu de l’ennemi, du néocolonialisme, d’être un mauvais patriote… Dire les discriminations dont sont victimes certains groupes, la montée en puissance de l’islam rigoriste (qui concerne tout le pays), la faiblesse des FDS et leur manque de coordination, la situation de délaissement dans laquelle sont plongés la plupart des déplacés et des populations du nord et de l’est, dire l’importance de l’alliance avec des forces militaires étrangères dans le combat contre le terrorisme, c’est courir le risque d’être accusé de vouloir affaiblir ou diviser le pays, demander le retour au colonialisme…

Je suis au contraire persuadé que dire les choses aide les gens, notamment ceux qui sont sur le terrain et qui sont les plus exposés aux attaques, victimes de très mauvaises conditions de vie quotidienne et qui ont l’impression d’être lâchées par leurs élites. Il faut briser le huis clos entre les possesseurs de smartphones.