Géopolitique

Jean-Pierre Raffarin: «Je suis de droite et je soutiens l’action d’Emmanuel Macron»

L’ancien premier ministre français présente ce mercredi à Genève sa fondation Leaders pour la paix. Il partage avec «Le Temps» sa vision de la France, de l’avenir de la droite dans son pays, et des convulsions géopolitiques qui transforment la planète en «poudrière»

A l’entrée du siège de la fondation Leaders pour la paix que préside Jean-Pierre Raffarin, un grand éventail chinois est accroché au mur. Pas étonnant: l’ancien premier ministre de Jacques Chirac (mai 2002-mai 2005) est un interlocuteur privilégié du pouvoir de Pékin, où il se rend régulièrement. Va-t-il parler de la Chine lors de son escale de mercredi à Genève, à l’invitation du Club des leaders? Pas seulement. C’est de l’état de la planète que l’ancien sénateur et dirigeant de la droite française entend débattre. Avec la volonté, également, d’expliquer au public genevois les transformations actuelles à l’œuvre en France, où le premier ministre Edouard Philippe, issu de la droite, est «un ami» dont il soutient les réformes.

Le Temps: Vous avez dirigé le gouvernement français. Vous avez eu, comme président de la région Poitou-Charentes puis comme sénateur, une longue carrière d’élu. Et voilà que vous avez décidé, cette année, d’abandonner tous vos mandats pour vous consacrer à votre fondation Leaders pour la paix. La politique nationale ne vous inspire ou ne vous satisfait plus?

Jean-Pierre Raffarin: Je m’étais toujours promis d’abandonner la vie politique active à 70 ans. J’en ai 69. Je suis passé à l’acte. La fondation Leaders pour la paix, que j’ai créée et qui organisera les 14 et 15 mai 2018 sa première grande rencontre internationale à Paris, a pour vocation de peser sur le cours des événements géopolitiques. Notre conseil de fondation, composé de personnalités de premier rang parmi lesquelles plusieurs anciens chefs d’Etat ou de gouvernement, entend prendre à bras-le-corps, chaque année, une ou deux crises dangereuses pour l’état du monde et dangereusement oubliées, ou pas assez documentées. Nous allons ainsi consacrer beaucoup d’énergie à la question de la Tunisie, et à la vulnérabilité de ce pays face aux menées islamistes. Notre devoir est de nous préoccuper de ce qui se passe à Tunis. C’est une urgence diplomatique, démocratique, républicaine. Leaders pour la paix est un think tank lanceur d’alerte.

A l’étranger, Macron est une référence. Le monde entier regarde la France aujourd’hui. L’ignorer, c’est se tromper d’époque

Etre lanceur d’alerte, cela veut dire être audacieux, disruptif, non conformiste… Vous espérez que d’anciens dirigeants de premier plan sauront jouer ce rôle?

C’est indispensable. Notre planète est de plus en plus dangereuse. La course aux armements est généralisée. Donald Trump, président des Etats-Unis, est tellement imprévisible que même les alliés de Washington ne savent plus à quoi s’en tenir. Telle est la réalité du monde. Il faut tirer le signal d’alarme. Mais attention: notre fondation ne le fera pas n’importe comment. Nous choisirons quelques dossiers. Nous proposerons des solutions. Bref, nous nous engagerons. On ne peut pas laisser le mot guerre se répandre partout, s’insinuer dans toutes les discussions, voire apparaître à certains comme une solution. La guerre, c’est l’horreur éternelle.

Le fait d’abandonner votre mandat de sénateur ne vous condamne donc pas au silence politique. Sur Emmanuel Macron, sur l’état de la droite française, sur la France en général, vous conservez votre liberté de parole?

Je suis de droite. Je me suis mis en congé de mon parti, Les Républicains. Et je soutiens Edouard Philippe, le premier ministre choisi par Emmanuel Macron. Si j’avais 40 ou 50 ans aujourd’hui, je serais sans doute aux côtés de l’actuel président français dont la démarche, la méthode et l’ambition pour la France me rappellent beaucoup celles de l’homme pour lequel je suis entré en politique, Valéry Giscard d'Estaing. Je pense, comme Macron, qu’une nouvelle donne politique est indispensable. Je pense que l’on gagne aujourd’hui une élection, et la confiance du peuple, en s’appuyant sur des réseaux plus que sur des partis. Je crois à la transformation indispensable de la France. Et je vois, surtout, ce qui est en train de s’opérer. A l’étranger, Macron est une référence. Le monde entier regarde la France aujourd’hui. L’ignorer, c’est se tromper d’époque.

Vous êtes de droite, dites-vous. La même droite que le nouveau patron des Républicains, Laurent Wauquiez, élu début décembre?

La droite française est aujourd’hui éclatée. Elle a explosé parce qu’elle est divisée sur les questions sociétales. Sa relative unité sur les questions économiques ne suffit plus. Il faut un travail de fond pour réinventer les valeurs de droite dans une société où le chômage reste la préoccupation majeure, mais où les bouleversements générationnels sont immenses. Je ne crois pas à la mort de la droite et de la gauche. Plus important encore, je défends l’idée de la nécessité d’une droite et d’une gauche pour confronter respectivement l’extrême droite et l’extrême gauche. Emmanuel Macron se trompe lorsqu’il raisonne en termes de fusion politique. Tout le monde n’a pas vocation à rejoindre En marche. Je ne suis pas un «marcheur». Je suis favorable à des coalitions de transformation. Conséquence de mon analyse: la droite française doit clarifier sa position sur l’extrême droite. Son avenir reste dans une coalition avec le centre. Laurent Wauquiez a répété qu’il ne ferait jamais alliance avec le Front national. Très bien. Qu’il le prouve. L’homme est très intelligent. J’attends ses actes comme chef de parti.

En marche est quelque part prisonnier de son statut de mouvement présidentiel

La droite et la gauche ont donc toujours un avenir en France, dites-vous. Lequel? A l’Assemblée nationale, la déferlante En marche a, en juin 2016, viré au tsunami…

C’est l’autre erreur que ne doit pas commettre Emmanuel Macron: croire qu’une majorité écrasante de députés modifie durablement la donne politique nationale. La politique, c’est ce qui se passe dans les territoires, en province, dans les villes, sur le terrain. Or ces territoires sont très remontés contre l’actuel gouvernement. Je crois aux initiatives locales. Je crois aux élus. Or En marche est quelque part prisonnier de son statut de mouvement présidentiel. Les nouveaux députés ne peuvent pas cumuler les mandats. Ils n’ont pas d’enracinement. Beaucoup ne se préoccupent même pas de leurs circonscriptions. Vous croyez que les électeurs vont accepter cela? Moi, non. La France a besoin d’une droite et d’une gauche fortes, mais capables si besoin de travailler ensemble pour le bien du pays.

Emmanuel Macron est au pouvoir depuis le mois de mai. Mission accomplie?

Je regarde la France dans le miroir de l’étranger. Le monde entier avait peur de l’élection de Marine Le Pen. Or qu’a-t-on vu? Une France rebelle, capable de surprendre comme elle l’a souvent fait dans son histoire. Depuis son élection, Emmanuel Macron a plutôt tout réussi. Dans une Europe déstabilisée par le Brexit, bousculée par le nationalisme en Catalogne, et inquiète d’une éventuelle paralysie allemande, la France donne envie. Elle donne «envie d’avoir envie», comme aurait chanté mon vieux compagnon Johnny Hallyday.

Terminons sur Johnny, justement. Vous étiez l’un de ses fans et l’un de ses amis. La célébration populaire lors de ses funérailles a fait l’objet d’une controverse. Le public de Johnny n’était pas représentatif de la France, entend-on.

Johnny a toujours tout donné lors de ses concerts. Ses obsèques furent son ultime concert, son phénoménal adieu à son public et à son pays. J’étais à l’église de la Madeleine. J’ai vécu cela comme son dernier show. Nous étions tous pleins de tristesse, mais aussi emplis de joie devant tant de ferveur. Le reste? Ces polémiques n’ont aucun sens. Oui, Johnny n’était pas aimé par tous les Français. Et alors? Il était normal, pour moi, que le président de la République soit présent et qu’il dise merci au chanteur en notre nom collectif. Johnny n’a jamais été indifférent au pouvoir républicain. Ce fils abandonné qui, toujours, rechercha son père, considérait un peu les présidents successifs comme des figures paternelles. Mais il était en même temps un rebelle. En cela, il n’était pas un homme de droite. Johnny incarnait les contradictions et les complexités françaises.


Jean-Pierre Raffarin est mercredi l’invité du Club des leaders à Genève. Il s’exprimera à partir de 12 heures à l’hôtel Beau-Rivage. www.clubdesleaders.com

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