France

Jean-Yves Le Drian, ministre-corsaire face à l'Etat islamique

L'élu breton à l'allure de «parrain» est devenu en trois ans l'un des plus puissants ministre français de la défense. Proche de longue date de François Hollande, arrimé à sa ville portuaire de Lorient et candidat aux prochaines élections régionales, ce socialiste de combat est aujourd'hui l'homme-orchestre de la riposte politico-militaire à l'Etat islamique. 

Il fait doux à Dakar, en cette soirée du 9 novembre. Dans les jardins de l'hôtel Radisson Blue, face à l'Atlantique, le musicien Ismaël Lô rythme de ses refrains suaves l'ouverture du Forum annuel sur la sécurité. Les officiers français, tous en uniforme blanc - celui des tropiques - forment une haie autour du buffet. Eux en rempart, affairés à décliner leurs grades et à saluer les éminences d'une main raide portée au front. Lui en «parrain», distillant les messages amicaux, claquant la bise à quelques dames, prenant à l'écart tel ou tel dignitaire africain pour un court apparté.

L'image qui vient à l'esprit, dans la ville de Léopold Sedar Senghor, est celle du rablé et madré Jacques Foccart, le sulfureux monsieur «françafrique» du Général de Gaulle, décédé en mars 1997. Jean-Yves Le Drian, 68 ans, n'est pas uniquement le ministre de la défense de François Hollande. Il est ce soir le corsaire de la République. Celui que tous, leaders africains, généraux et marchands d'armes, saluent comme on le fait pour un chef de famille.

Réseaux bretons

Michel Pierre, spécialiste de l'histoire coloniale, nous avait prévenu: «Etre breton en Afrique, et plus généralement dans les anciens territoires d'influence française, Proche-Orient inclus, c'est comme être corse: vous disposez automatiquement d'un réseau parallèle, qui s'est souvent construit au sein de l'administration coloniale contre Paris, en s'appuyant sur les élites indigènes».

Si vous écrivez que Jean-Yves le Drian incarne la Bretagne, toute la Bretagne, vous n'aurez pas tort. Sa personnalité politique est taillée dans notre granit

La porte-parole du ministre, Véronique Le Goff, bretonne elle aussi, sourit. Comment oublier les colossaux investissements africains du magnat Vincent Bolloré, originaire du Finistère?  Comment ignorer l'attention constante portée par le locataire de l'hôtel de Brienne - la résidence ministérielle - à ses interlocuteurs bretons dont il reste le point de ralliement parisien? Patricia Adam, députée PS de Brest, préside la commission de la défense de l'Assemblée nationale: «Si vous écrivez que Jean-Yves le Drian incarne la Bretagne, toute la Bretagne, vous n'aurez pas tort. Sa personnalité politique est taillée dans notre granit». 

Pas de campagne pour les régionales

Nous n'irons pas à Saint-Malo. Car le granit Le Drian est aujourd'hui dans la tempête déclenchée par les tueurs de l'Etat islamique. Les attentats du 13 novembre à Paris, puis celui de Bamako le 21, ont mis abruptement un terme à sa campagne pour les régionales des 6 et 13 décembre, que ses colistiers sur sa liste de gauche plurielle (communistes et écologistes inclus) devront mener.

Bien qu'assuré d'être élu comme tête de liste, Jean Yves Le Drian est paré pour devenir l'exception qui confirme la règle du non-cumul défendue par le candidat Hollande. Son maintien à la défense, alors que le pays a été attaqué et se prépare à une longue «guerre» contre les terroristes, semble certain, tant ce corsaire rempli toutes les cases. Patron respecté par les Généraux. VRP sans égal pour le complexe militaro-industriel hexagonal, à qui ses innombrables tournées dans le Golfe persique et en Asie ont rapporté les premiers contrats de vente à l'export du Rafale (Egypte, Qatar, Inde).

Chef populaire parmi les soldats, notamment sur le front des opérations extérieures (Mali, Centrafrique, Sahel, frappes aériennes en Syrie et en Irak) qui n'ont jamais été aussi nombreuses: «Rares sont les ministres de la défense qui réussissent à exister en France, à coté du Chef de l'Etat-chef des armées, explique David Revault d'Allonnes, auteur des "Guerres du président" (Ed.Seuil). Le Drian a réussi parce qu'il a apprivoisé les militaires. Il n'est pas "le" ministre. Il est "leur" ministre».

Le goupillon, le glaive, le réseau

Une bonne partie de cette réussite est affaire d'image et de circonstances. Dans sa ville cotière de Lorient, transformée en bunker pour U-Boot par l'allemagne nazie puis QG de la force sous-marine nucléaire française jusqu'en 1997 (avant son transfert à l'île longue, prés de Brest), ce fils d'ouvriers toujours intimidé par les ors de la République a vite compris que l'armée serait pour lui un terreau politique fertile. D'un coté, la tradition catholique et bretonne, que cet enseignant de formation incarne, via son passage aux jeunesses étudiantes chrétiennes. De l'autre, un véritable intérêt pour les questions de défense. Enfin, l'indispensable appui des relais de pouvoirs parisiens de la Franc-maçonnerie, fournis par sa fréquentation du Grand Orient. Le goupillon. Le glaive. Le réseau.

«Il a réalisé trop tard qu'il avait l'étoffe d'un grand politique. Qui d'autres, parmi les socialistes au pouvoir, peut se prévaloir de racines aussi populaires et d'un ancrage territorial aussi fort ?», commente un de ses ex-collaborateur. Las. Le provincial Le Drian, ambitieux mais mal à l'aise face à l'insolente maitrise des énarques, se préfère incontournable second rôle. Décu par les hésitations du chrétien-social Jacques Delors, il se met à la fin des années 90 dans la roue du premier secrétaire du PS François Hollande. Preuve de son adoubement, c'est à Lorient, en juin 2009, que l'actuel président français lanca sa marche vers l'Elysée.

Chef de clan 

Il y a surtout cette nature. Brute. Pragmatique. Renfermée. Aux aguets. Avec, en lui, le chef de clan qui sommeille toujours. Des conseillers fidèles. Une rancune solide contre les journaux qui révélèrent, en 2014, l'embauche de son fils Thomas, 28 ans,à un poste clef dans une société immobilière publique. Mais aussi le réalisme de l'élu. Chien de garde du budget de l'armée, invité vedette des think-tanks stratégiques, Jean-Yves Le Drian connait trop la soif d'identité des peuples, et le risque qu'il y a à envahir la terre d'autrui pour jouer au «faucon» comme le fit Donald Rumsfeld en Irak et en Afghanistan sous Georges W.Bush.

Il a compris de suite que la Syrie est un bourbier, et s'en veut aujourd'hui de n'avoir pas écouté ces évéques catholiques d'orient rencontrés en Bretagne, qui plaidaient pour négocier avec Bachar Al Assad. Il sait aussi, lui qui enseigna comme coopérant en Algérie en 1966 et 1967, combien l'ultime guerre coloniale, et plus généralement la confrontation avec le monde arabe, envahisseur historique, reste un des démons de l'armée Française. Recul. A Dakar, le ministre est allé diner seul, avec son épouse, délaissant pour une fois ses troupes. «J'avais l'impression, avant les attentats, qu'il voulait se réinventer en Bretagne. Il est trop lucide pour gober la propagande militariste qui va maintenant déferler avec l'intensification des frappes. Beaucoup, en Afrique, lui proposaient de s'investir davantage ici à l'avenir». Sauf que le président, depuis, en a décidé autrement. Et que les corsaires, en temps de guerre, obéissent aux ordres. 

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