États-Unis

Jeff Bezos, des photos intimes et le soupçon d’une attaque politique

Le fondateur d’Amazon a publié un long texte pour dénoncer les méthodes du tabloïd «The National Enquirer». Selon lui, il est victime d’un chantage aux allures d’attaque politique. L’entourage de Donald Trump est ciblé

L’après-midi est bien entamée quand un proche de Jeff Bezos reçoit mardi un courriel cru et détaillé. Dans ce message, l’homme le plus riche du monde est littéralement mis à nu. L’expéditeur explique être en possession d’un selfie du fondateur d’Amazon «en dessous de la ceinture» et de neuf autres images intimes qui mettent également en scène sa maîtresse, Lauren Sanchez, fumant un cigare en mimant une fellation. Au bout de cette présentation méthodique, l’auteur honore le destinataire d’une formule de politesse aux allures de menace: «J’espère que le bon sens pourra prévaloir – et rapidement.»

Le maître chanteur est le rédacteur en chef du tabloïd The National Enquirer. Dylan Howard menace de publier les photographies compromettantes si Jeff Bezos ne renonce pas à enquêter sur la société éditrice du magazine, l’American Media Inc (AMI). L’entrepreneur, également propriétaire du Washington Post, a pointé les liens entre le groupe de presse et l’Arabie saoudite. Refusant de «capituler face à l’extorsion et au chantage», il décide d’allumer un puissant contre-feu. Il a publié jeudi un long texte sur la plateforme de blogs Medium pour dénoncer les méthodes du média américain. Sa version des faits est accompagnée de courriels édifiants.

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Grand déballage

Persuadé d’être la cible d’une attaque politique, Jeff Bezos raconte sans filtre son histoire de chantage rocambolesque. Il dévoile un deuxième courriel qu’aurait envoyé la veille un associé de David Pecker, président de l’AMI et proche de Donald Trump. L’homme, qui commence à craindre une contre-attaque publique, exige que le patron d’Amazon déclare qu’il n’y a aucune raison de croire que le tabloïd est «politiquement motivé ou influencé par des forces politiques».

S’il ne se plie pas à cette demande, les photographies sensibles seront effectivement diffusées. Les avocats de Jeff Bezos ripostent en rappelant qu’AMI n’a pas le droit de procéder ainsi. Réponse du groupe: leur publication permettra aux actionnaires d’Amazon d’«explorer les capacités de jugement de M. Bezos, telles que reflétées par ses textos et ses photos». De quoi amuser le principal concerné qui rappelle, dans son texte, les performances économiques de son empire.

Ce grand déballage est un nouvel épisode dans l’affrontement qui oppose le milliardaire au sulfureux magazine. Dans un article paru en janvier, et vendu comme la «plus grande enquête de l’histoire du National Enquirer», le média raconte avoir traqué les deux amants «à travers cinq Etats et pendant 40 000 miles» dès le printemps 2018. Des révélations embarrassantes pour Jeff Bezos dont le divorce avec sa femme, MacKenzie, a été annoncé en janvier dernier.

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Enquêteur chevronné

Sa vie privée étalée dans la presse, l’entrepreneur décide de faire la lumière sur ces révélations. Il engage une équipe de détectives pour déterminer l’origine de la fuite et les motivations du tabloïd. Son consultant en sécurité, Gavin de Becker, dirige l’enquête. A cette occasion, l’entourage du milliardaire explore la piste saoudienne. Grandement endetté, AMI aurait sollicité un soutien financier auprès du royaume, selon le Wall Street Journal. Un possible financement qui interpelle la presse après l’assassinat du chroniqueur saoudien du Washington Post, Jamal Khashoggi. «Pour des raisons qui restent à éclaircir, l’angle saoudien semble toucher une corde particulièrement sensible», écrit Jeff Bezos, en restant évasif sur le contexte.

L’homme d’affaires avance un autre élément pour expliquer la récente offensive du National Enquirer. Et sa conviction rend l’affaire d’autant plus explosive. «Il est inévitable que certaines personnes puissantes qui font l’objet d’une couverture médiatique du Washington Post concluent à tort que je suis leur ennemi. Le président Trump est l’une de ces personnes, comme en témoignent ses nombreux tweets», écrit-il. Les deux hommes ne cessent de s’invectiver sur les réseaux sociaux.

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Donald Trump et Jeff «Bozo»

Le locataire de la Maison-Blanche accuse régulièrement le Washington Post de défendre les intérêts de son propriétaire. Il avait lancé une pique sur Twitter après la publication de l’article sur la vie privée de Jeff Bezos: «Vraiment désolé d’apprendre la nouvelle que Jeff Bozo [déformation de son nom de famille en référence au célèbre clown américain] a été remis à sa place par un concurrent dont les reportages, si j’ai bien compris, sont beaucoup plus précis que ceux de son journal de lobbyistes, l’Amazon Washington Post.» L’entourage présidentiel est-il impliqué dans la machination? Dans une séquence diffusée vendredi par la chaîne MSNBC, le journaliste du Washington Post, Manuel Roig-Franzia, estime possible qu’une «entité gouvernementale» ait eu accès aux messages enflammés de Jeff Bezos et de sa maîtresse.

Un élément est de notoriété publique: l’AMI a aidé Donald Trump à remporter la présidentielle américaine en empêchant la publication d’une histoire embarrassante. Le candidat avait eu une aventure extraconjugale avec une ancienne modèle du magazine Playboy. Pour que cet épisode reste secret, le groupe avait versé 150 000 dollars à cette dernière. D’autres sources avaient eu droit au même traitement. Jeff Bezos reproche aujourd’hui au National Enquirer d’utiliser la liberté de la presse «comme une arme». Son offensive est un pari risqué: cela va-t-il désarmer la bombe ou inciter le tabloïd à publier de nouveaux secrets? Désormais publique, l’affaire pourrait embarrasser la Maison-Blanche.

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