Soudan du Sud, un désastre humanitaire

Afrique Quelque 360 000 personnes ont fui le pays, en proie à la guerre depuis décembre

Certains ont trouvé refuge en Ethiopie

Il y a six mois, les eaux brunes de la rivière Baro s’écoulaient tranquillement entre les deux pays. Puis Burebiey, un simple point sur les cartes dans l’extrême Ouest de l’Ethiopie, est devenu un important lieu de passage pour les réfugiés. Toute la journée, les barques font des va-et-vient entre les deux rives. En face, il y a le Soudan du Sud et une guerre civile. Sur cette berge, l’Ethiopie et ses promesses de paix, de nourriture et d’abri.

« J’ai amené ma femme et mes deux enfants ici. Dès qu’ils sont admis dans un camp de réfugiés, je retourne combattre », promet Chuol, un grand gaillard avec un bonnet vissé sur la tête. Si ses yeux pouvaient faire feu, il ferait un carnage. A quelques heures de marche de l’autre côté de la rivière, sa ville Nasir, bastion de la rébellion, a récemment été reprise par les forces gouvernementales. Depuis, comme beaucoup d’autres jeunes hommes, Chuol végète le long de la rivière Baro en promettant à ses ennemis une revanche à hauteur de sa haine pour eux. Lui est Nuer, les autres sont Dinkas. Deux ethnies, un même pays auréolé de son indépendance il y a moins de trois ans et une guerre dont personne ne se risque à prévoir l’issue.

Le 15 décembre dernier, l’opposition larvée entre le président du Soudan du Sud Salva Kiir et son ancien vice-président Riek Machar a dégénéré en affrontements à Juba, la capitale. La perspective des élections présidentielles, prévues pour 2015, y fut pour beaucoup. Très vite, la ligne de front s’est dessiné le long des frontières ethniques : les Dinkas du président Salva Kiir contre les Nuers de Riek Machar. Les deux camps se sont rendus coupables d’atrocités sur les civils : exécutions, viols, saccages...

Aujourd’hui, l’ONU évoque un risque de famine, les paysans ne pouvant semer à cause des combats. Une épidémie de choléra s’est même déclarée dans la capitale. La communauté internationale, Etats-Unis en tête, s’arrache les cheveux : en juillet 2011, l’indépendance du Soudan du Sud d’avec son voisin nordiste avait été célébré en grande pompe, mettant fin à deux décennies de guerre. Tout est à refaire.

Comment, d’ailleurs, calmer la haine de Malow, 19 ans, ancien étudiant devenu soldat par la force des choses ? « Les Dinkas ont tué mon frère », dit-il, les yeux hagards. Le voici depuis une semaine dans le camp de réfugiés Kule 2, à 250 kilomètres dans l’intérieur des terres éthiopiennes. Ses parents l’ont extirpé des combats pour l’amener dans cet enfilement de tentes blanches siglées du HCR, le Haut Commissariat aux réfugiés. Au milieu d’une forêt humide, Malow, désoeuvré, ne parle que de retourner au front. « J’ai laissé mon gun là-bas. Ils ont tué mon frère… », répète-t-il. « Si nos leaders nous disent d’arrêter, j’arrêterai. Mais je m’en fous de mourir. »

Alors il mourra. Car les deux chefs de guerre semblent peu disposés à faire la paix. Cette semaine, l’IGAD, une entité régionale présidée par l’Ethiopie, qui s’efforce de devenir un poids lourd diplomatique dans la Corne de l’Afrique, a appelé Salva Kiir et Riek Machar à mettre fin aux combats et à former un « gouvernement transitoire d’unité national » d’ici soixante jours… tel que prévu par un accord signé par les deux hommes le 9 mai dernier. Las, les armes continuent à crépiter…

« D’après ce qu’ont dit les rebelles et Salva Kiir lui-même, Kiir et Machar ont été forcés de signer. Il n’y avait pas de réel accord ni de consensus, simplement une considérable pression internationale. Sans réelle volonté des deux côtés pour travailler à la paix, signer un morceau de papier ne signifie rien », tranche James Copnall, ancien correspondant de la BBC au Soudan et auteur d’un livre sur la séparation des deux pays (1). Joint par email à Juba fin mai, Jérôme Tubiana, analyste principal pour la Corne de l’Afrique à International Crisis Group, abonde dans le même sens : « Ces derniers jours ont été relativement calmes. Mais rien ne dit que cela va durer, notamment après le délai d’un mois prévu par l’accord, mais aussi parce que les deux signataires, en particulier Riek Machar, n’ont qu’un contrôle partiel sur leurs forces, et enfin parce que leurs positions quant à la suite du processus et au gouvernement de transition restent particulièrement éloignées. La guerre reste donc une option pour les deux. »

Les Nations Unies chiffre le désastre humain : des milliers de morts, plus d’un million de déplacés, 367.000 réfugiés en Ethiopie, en Ouganda, au Kenya et au Soudan. Surtout des femmes. « Quand on regarde la démographie des camps de réfugiés, l’absence des jeunes hommes et des garçons est frappante », relève Peter Salama, représentant d’UNICEF en Ethiopie. Avec les pluies, la relocation des réfugiés tournent au cauchemar. D’autant plus que les Nations Unies peinent à récolter les deux milliards de dollars nécessaires à l’opération. Pis, poursuit Peter Salama, « au Soudan du Sud et de l’autre côté de la frontière dans les camps de réfugiés, les enfants seront les premiers à succomber au risque combiné de malnutrition et de maladies infectieuses comme la rougeole, le cholera et le paludisme. Plus tragique encore, ils ont été délibérément pris pour cible par les forces armées des deux camps, sujet à d’innommables formes de violence, et recrutés au sein des forces armées ».

Dans le camp de réfugiés Kule 1, le plafond nuageux écrase tout. Nyakwon a les pieds dans la boue et ses jumeaux dans les bras. Sur le pas de son abri de branches et de bâches en plastique, la jeune femme de 25 ans se raconte un peu. Il lui a fallu cinq jours de marche, dit-elle, avec ses deux aînés, enceinte, pour atteindre la frontière avec l’Ethiopie. Depuis début avril, elle vit ici, avec 51.500 autres Nuers. Son mari est resté au pays, pour combattre. « Tous les hommes sont à la guerre. Je resterai ici en attendant la paix », dit-elle, les traits tirés par la fatigue. « De toute façon, là-bas, il n’y a plus rien à manger. » Ni même un filet d’espoir.

Le Soudan du Sud, plus jeune Etat au monde, gros producteur de pétrole, n’a plus grand-chose à offrir à ses citoyens.

*  «A Poisonous Thorn in our Hearts: Sudan and South Sudan’s Bitter and Incomplete Divorce».

«La démographie des camps de réfugiés montre une absence frappante de jeunes hommes»