Palestine

A Jénine, au théâtre, chez les «combattants de la liberté»

Rencontre avec Nabeel al-Raei, le directeur artistique du «Freedom Theater» du camp de réfugiés de Jénine. Là où chaque réplique est un acte d’émancipation

A chaque fois, ou peu s’en faut, c’est la même chose. Lorsque Nabeel al-Raei se rend à l’étranger – en passant par la Jordanie, au terme d’un voyage court en distance mais harassant – les douaniers ne veulent pas croire qu’il entend ensuite rentrer chez lui. Qui, de manière volontaire, repartirait vivre dans le camp de réfugiés de Jénine, dans le nord de la Cisjordanie palestinienne, cet endroit qui sent la poudre, la violence et le désespoir? Al-Raei, pourtant, ne sera que quelques jours à Genève, pour participer à une série d’activités organisées par le Cercle Martin Buber*. Puis il rentrera chez lui. Sa troupe et ses élèves l’attendent. «C’est là que je suis nécessaire», explique-t-il.

Il faut planter le décor. Un «camp» de réfugiés (en réalité une partie de la ville de Jénine construite en dur) où s’entassent plus de 16 000 réfugiés palestiniens, dont une bonne moitié d’enfants, et dans lequel règnent les propres règles du lieu. L’un des endroits les plus conservateurs de la Palestine, où les armes sont partout, où l’armée israélienne fait fréquemment des incursions ravageuses, où même l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas est pour ainsi dire en territoire étranger.

Les enfants, dit Nabeel al-Raei (les 8000 enfants…) n’ont que trois lieux où aller: la maison, l’école ou la rue. Dans la première, ils partagent la lassitude et l’abattement de leurs parents; dans le deuxième, ils se pressent sur les bancs de la classe avec une cinquantaine de camarades aussi dissipés qu’eux. Et dans la troisième, ils sont à la merci de toute sorte de «modèles» à suivre assez peu reluisants. Ainsi, lorsque le «Freedom Theater», dont Nabeel al-Raei est le directeur artistique, annonce par porte-voix l’imminence d’un spectacle pour enfants, c’est plus que la cohue. C’est comme si un univers parallèle s’ouvrait tout d’un coup. Comme si, soudain, tout redevenait possible.

Jouer un rôle, comme une thérapie

Et cela, c’est sans même parler des cours d’été, des classes du soir ou des diverses activités qu’organise tout au long de l’année le «Théâtre de la liberté». «Jouer un rôle, en soi, est une thérapie pour ces jeunes. C’est un endroit à l’abri, où l’on peut partager, discuter, chercher, se surpasser. Un endroit où personne n’incarne une autorité incontestable», résume Al-Raei. Mais ce n’est pas tout. Dans ce huis clos qu’est un «camp» de réfugiés, où chacun se connaît mais dans lequel chacun sait que les apparences sont souvent trompeuses, il s’agit aussi de convaincre les familles que ces drôles d’activités sont bien ce qu’elles semblent être. «Nous devons établir une vraie relation avec ces familles, bâtir des ponts de confiance avec elles.»

Lorsque, au terme de ces classes, un spectacle est organisé, les mêmes membres de la famille, les yeux embués, n’en reviennent pas de voir leur rejeton se mouvoir dans cet univers parallèle. Il a fallu des années de lutte pour que les jeunes filles, à l’égal des garçons, conquièrent le droit de se produire sur les planches. Des pressions, des menaces, des sarcasmes… Tout était bon pour les ramener à la maison. «C’est ensuite aux pères, aux mères, aux frères, de se battre au sein de la communauté pour faire accepter cette idée, note Nabeel al-Raei. La responsabilité s’en trouve partagée.»

Théâtre de combat, théâtre politique

Le «Freedom Theater» n’entend pas seulement ouvrir les portes de la culture au camp de réfugiés. Théâtre de combat, théâtre politique face à l’occupation israélienne? «Nous parlons entre nous d’une culture de résistance. Cela requiert de notre part de raconter des histoires, et d’adopter un autre point de vue. Mais nous devons être capables de nous exprimer sans fard au sein de notre réalité sociale et politique. Notre rôle, c’est de dire la vérité, de poser les vraies questions. Nous sommes des combattants de la liberté.»

Lorsque ces «combattants de la liberté» ont fait en sorte que de l’une de leurs pièces – «Le Siège» – tourne en Grande-Bretagne, ils ont été suivis, représentation après représentation, par des manifestants pro-israéliens qui ont tenté par tous les moyens de les discréditer. Lorsque, à Jénine, ils ont fait salle comble en mettant en scène La Ferme des Animaux de George Orwell, une satire du totalitarisme, cela a valu à Nabeel al-Raei trois semaines d’incarcération dans une prison palestinienne, et une année d’interdiction de mouvement. La prison de Jénine a de nombreux barreaux. Et les bribes de liberté, cela s’arrache jour après jour, aussi bien contre le traditionalisme ambiant que contre les caciques de l’Autorité palestinienne ou les soldats israéliens.

«Tous les matins, je me demande si ça vaut vraiment la peine de continuer», glisse Nabeel al-Raei, 37 ans, lui-même originaire d’un autre camp de réfugiés, près de Bethléem. Le co-fondateur du théâtre, Juliano Mer Khamis, de parents israéliens, a été abattu en pleine rue en 2011 dans des circonstances qu’aussi bien l’Autorité palestinienne que la justice israélienne peinent encore à élucider. Jusqu’ici, tous les matins, Nabeel al-Raei a répondu «oui» à la question qu’il se pose.


Nabeel al-Raedi interviendra lors de deux soirées au Théâtre Saint-Gervais de Genève, ce jeudi et vendredi 25 novembre. Programme complet: www.cerclemartinbuber.ch

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