Revue de presse

Jerôme Cahuzac lâché illico

Le boxeur sort du ring: exit le ministre français délégué au Budget! La stratégie de la négation en bloc, y compris devant le président de la République lui-même, des accusations de blanchiment qui pesaient lourdement contre lui a fini par exploser en vol: elle s’est écroulée mardi avec les doutes du parquet

Le ministre français délégué au Budget, Jérôme Cahuzac, a donc finalement démissionné mardi, par le biais d’une lettre adressée au président de la République, François Hollande. Une lettre où il écrit agir «par respect pour le bon fonctionnement tant du gouvernement que de la justice» et que «servir [son] pays dans cette période difficile a été un honneur. Nous avons engagé des réformes courageuses et indispensables.» C’est que l’homme a été rattrapé par la justice, pour laquelle il s’agit probablement de sa voix qu’on a entendue dans un enregistrement révélé par le site d’information Mediapart. Qui précise, si besoin était, que l’Elysée avait annoncé avoir «mis fin» aux fonctions de son ministre. «A la demande» de ce dernier, selon la formule consacrée.

Celui que le site Slate.fr appelle «l’ex-maillon fort de Bercy» déclarait avoir possédé un compte bancaire en Suisse, chez UBS. Mais le politicien socialiste a aussitôt réaffirmé son «innocence» dans cette affaire, tout en dénonçant le «caractère calomniateur» de l’accusation. Quoi qu’il en soit, le parquet de Paris, précise Mediapart – en anglais aussi – a décidé, mardi, d’ouvrir une information judiciaire visant le magistrat pour «blanchiment de fraude fiscale»: «Le parquet valide l’ensemble de [ces] informations […]. Il demande de poursuivre les investigations en Suisse et à Singapour et évoque des financements venus de laboratoires pharmaceutiques.» De lourds soupçons sont donc confirmés, selon lui, sur la détention d’un compte bancaire caché en Suisse.

«Logique»

Conclusion générale de la presse française: c’est une démission qu’elle estime «logique». Mais aussi un «uppercut», que le gouvernement «prend en pleine face», écrit La Nouvelle République via la plume de son éditorialiste, trempée dans l’acide. Et, notamment pour La Voix du Nord et Le Journal de la Haute-Marne, une nouvelle «tuile» pour le gouvernement socialiste et le chef de l’Etat, qui «ne pouvait pas tomber plus mal pour un François Hollande en pleine débâcle sondagière». Mais «on appelle cela le bon fonctionnement de la démocratie». Même si «Hollande perd une pièce maîtresse de son dispositif», juge La Tribune.

Aux deux extrêmes de l’échiquier politique, Libération estime tout de go que la responsabilité politique et morale de Cahuzac «lui commandait simplement de quitter Bercy. La gestion du budget de la France en cette période de désarroi économique» lui imposait «de se retirer»: «Son compte est bon», titre le journal en une, qui y voit aussi «une revanche»: «La moustache d’Edwy Plenel, le fondateur de Mediapart, a dû en friser de plaisir», car cela légitime l’enquête-feuilleton du site. «Le droit de savoir, au service des citoyens: c’est ce que défend Mediapart, travail qu’illustre l’affaire Cahuzac», clamait hier Plenel sur son compte Twitter, en plusieurs langues différentes.

Aux juges de décider

L’affaire «laisse entrevoir de sérieux mensonges», écrit Libé dans son éditorial, mais attention, car «aucun élément concret ne prouve à ce jour que Jérôme Cahuzac ait eu un compte en Suisse. Soupçonné mais encore nullement mis en examen, sa démission ne peut être interprétée comme un aveu de culpabilité. Il appartient donc maintenant aux juges, et pas aux justiciers, de dire si oui ou non l’ancien ministre a bénéficié d’un compte occulte en Suisse. S’il a menti aux Français et au chef de l’Etat.» Ce pourrait être utile au gouvernement en place, qui montre ainsi «deux vertus»: «Montrer qu’il est capable de trancher vite et prouver aux Cassandre que la justice, supposée aux ordres du pouvoir, travaille en toute indépendance.»

Le Figaro souligne, lui, qu’«en temps de crise économique aiguë, aucune suspicion ne peut peser sur ceux qui décident de la politique du pays». Le journal titre en une «Cahuzac: la démission choc», tout en posant la même question dans son éditorial: «Jérôme Cahuzac est-il coupable ou innocent?» Réponse: «La justice le dira, mais, si la présomption d’innocence est un principe sacré, le maintien au gouvernement du ministre du Budget n’était plus possible.» Même s’il était «un ministre de talent» et qu’il a été «stoppé en pleine ascension», prétend un autre article du quotidien conservateur. Toute la question étant de savoir, maintenant, selon le site Atlantico, si «la rigueur budgétaire va […] se trouver orpheline».

A quitte ou double

Les Echos, pour sa part, rappelle que dans un contexte où François Hollande doit «fixer le cap après les mauvais chiffres économiques», il n’y avait évidemment «pas de place pour une nouvelle polémique» à propos d’«un ministre qui a choisi une stratégie à quitte ou double. Il a nié en bloc, avec force», poursuivant ses accusateurs, «jurant qu’il n’avait ni détenu de compte en Suisse, ni parlé sur la fameuse bande audio, et prenant à témoin le chef de l’Etat lui-même. Alors que Bercy disait avoir reçu des autorités fiscales suisses un document l’innocentant», la stratégie de l’Elysée «a un avantage, elle fait taire les adversaires. Mais elle ne survit qu’en l’absence de doutes.»

«Si François Hollande a su agir vite et ne pas donner le sentiment de couvrir un ministre qu’il aurait su coupable, poursuit le journal économique, l’épisode laissera néanmoins des traces. Jérôme Cahuzac était la révélation du gouvernement Ayrault, aussi compétent sur la technique budgétaire, qu’habile à intéresser les médias. De combien de ministres peut-on en dire autant?» C’est donc «une décision sage, qui n’enlève rien à son sérieux et ne préjuge surtout pas de sa culpabilité», précise Ouest-France.

En sursis

«Il était en sursis depuis des semaines!» s’exclame L’Union/L’Ardennais. Quoi de plus normal, donc, que ce départ la veille du jour où le premier ministre, Jean-Marc Ayrault – sans grand risque, toutefois – «va devoir défendre […] son gouvernement contre une motion de censure de l’UMP, soucieuse de tirer au maximum parti de la mauvaise passe que traverse l’exécutif»; ou de «tirer profit de l’affaire […] sans en rajouter», selon la formule plus douce du Monde. Reste que, pour Le Télégramme de Morlaix, «le budgétaire orthodoxe qui rassurait l’Europe, les marchés et les économistes parisiens, est tombé». Et Le Parisien de renchérir: «Le «boxeur» sort du ring.»

Pour L’Alsace, «un tel épisode constitue un embarras supplémentaire au sein d’une majorité collectionnant les pépins avec une assiduité rare». Et «dans les trop nombreux feuilletons politico-financiers, survenus en France sous toutes les majorités, on ne peut s’empêcher de voir au moins deux similitudes, entre le «Cahuzac» 2013 et le «Woerth» 2010: même équipe rédactionnelle […] qui dénonce les faits au départ, même poste à Bercy», même confiance maintenue «pendant plusieurs mois à Eric Woerth, pour finalement déboucher tout de même sur l’exfiltration du ministre, mais à l’occasion d’un remaniement. Trop tard, car ce soutien trop appuyé fut très mal perçu par l’opinion. Ne pas renouveler cette lourde erreur de la droite a dicté le choix de l’actuel chef de l’Etat.»

François Hollande, le président normal et, pour une fois, hyper-réactif, a sans doute ainsi préservé son image de probité. Reste à savoir si lui et son gouvernement en sortiront indemnes, quelle que soit la décision des juges.

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