Oui aux explications franches. Le directeur du Monde (partenaire et actionnaire minoritaire du Temps) Jérôme Fenoglio a tout de suite accepté de répondre à nos questions, après la démission du dessinateur Xavier Gorce, compagnon des «Matinales» du quotidien français. Peut-on assimiler les excuses du Monde, après la publication d’un dessin sur l’inceste, à la décision récente du New York Times de ne plus accueillir de dessinateur dans ses pages «Opinion»? Assiste-t-on, dans la France de Charlie Hebdo et de la publication des caricatures de Mahomet, à une inquiétante montée du «politiquement correct»? Et quid du départ prochain de Plantu, le principal dessinateur du quotidien ? Entretien.

Le Temps: Xavier Gorce, dessinateur de presse dont les «pingouins» accompagnaient depuis plusieurs années les lecteurs du «Monde», vient de démissionner brutalement suite à vos excuses présentées pour un de ses dessins sur l’inceste publié mardi 19 janvier. Pourquoi s’être ainsi excusé? La liberté de vos dessinateurs vous pose problème?

Jérôme Fenoglio: Il n’est pas question de censure. Le Monde va continuer de publier des dessins de presse et de défendre ce genre éditorial. Le dessin de Xavier Gorce, d’ailleurs, reste en ligne et nous n’avons pas mis fin à sa collaboration. Il a choisi de partir. La réalité est que la publication du dessin en question, portant sur la notion d’inceste était pour le moins incompréhensible et malencontreuse. Nous n’avons jamais, dans l’histoire du Monde, donné place à la provocation gratuite. Les dessins que nous publions peuvent bousculer, déranger, manier le second degré. Ils cherchent à susciter le sourire et la réflexion. Mais ils n’ont pas pour but de choquer nos lecteurs. Or en l’espèce, celui-ci a heurté, en pleine montée des témoignages sur l’inceste. Qu’avons-nous donc fait? Nous avons présenté nos excuses à nos lecteurs. Nous avons reconnu nos torts qui sont uniquement ceux d’avoir publié un dessin qui n’aurait pas dû l’être.

Au lendemain de cette affaire, votre dessinateur historique, Plantu, vient d'annoncer son départ prochain. Les deux sont liés ?

Le départ à la retraite de Plantu au 31 mars prochain est prévu de longue date. Nous l'avons préparé avec lui de manière à ce qu'il puisse passer le relais aux dessinateurs du collectif qu'il a fondé "Cartooning for Peace". Ce sera un symbole fort de notre engagement de long terme en faveur du dessin de presse : il y en aura donc toujours à la Une du journal, à la différence de la plupart des journaux français où ce mode d'expression a quasiment disparu. Cela nous permettra de mettre en avant des talents du monde entier, et surtout des dessinatrices qui sont encore trop peu nombreuses dans cette profession.

Revenons au dessin de Xavier Gorce. Il bouscule, en effet. Il met en scène un jeune pingouin qui s’interroge: «Si j’ai été abusée par le demi-frère adoptif de la compagne de mon père transgenre devenue ma mère, est-ce un inceste?» C’est aller trop loin?

Nous sommes dans un moment de prise de parole généralisée sur ce terrible sujet qu’est l’inceste. Des paroles douloureuses pour les victimes et leurs proches, ont émergé ces derniers jours. Or la tentative d’ironie du dessin de Xavier Gorce nous est apparue très ambiguë. Je l’ai appelé pour lui en parler avant que nous décidions de publier notre mot d’excuse, sans bien pouvoir comprendre ce qu’il souhaitait en dire. Est-ce une critique du fait que les familles recomposées compliquent la notion d’inceste alors que tout le monde a maintenant bien compris que ce crime repose sur la notion d’abus d’autorité au sein de la famille? Et quid du rapprochement très malencontreux entre l’inceste et la question des parents transgenres?

Le fait qu’une femme devienne homme ou qu’un homme devienne femme n’a aucun rapport, si ce n’est d’essayer de créer un effet comique supplémentaire vraiment malvenu. Faut-il vraiment considérer que la transidentité est un sujet voué à susciter éternellement la rigolade? Bref, ce dessin aurait dû faire l’objet d’une discussion avec son auteur, avant publication, comme c’est l’usage avec les autres dessinateurs. Cela n’a pas été le cas. C’est notre responsabilité éditoriale. D’où nos excuses…

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«Notre responsabilité éditoriale», vous voulez dire quoi? Un dessin de presse a une dimension artistique. Il s’agit souvent d’une caricature. Il ne s’agit pas d’un article. Il n’a pas pour but d’être factuellement juste. Vous ne mélangez pas les genres?

Un dessin n’a pas forcément besoin du même niveau de relecture qu’un article. Mais il est normal qu’au moins deux regards puissent être croisés sur ce type de format, ne serait-ce que pour vérifier qu’il est bien compréhensible. C’est ce qui a manqué dans le cas du dessin de Xavier Gorce, qui a été validé de nuit avant une publication au petit matin dans notre newsletter. Je lui ai indiqué, après ce problème, qu’un circuit de relecture durant la journée serait plus protecteur pour lui, comme pour nous. Exactement comme pour les autres dessinateurs. C’est ce qu’il n’a pas accepté.

Ces consignes valent pour tous vos dessinateurs, y compris Jean Plantu?

Plantu nous propose chaque matin plusieurs dessins. Déjà, il y a là une possibilité de choisir, de réfléchir à celui qui résonne le mieux avec l’actualité du jour. On peut discuter avec l’auteur d’un détail, éviter une incompréhension potentielle. Tous les jours, en choisissant un dessin, nous écartons donc les autres… Le geste artistique n’exclut pas le débat et la discussion. On doit pouvoir discuter de la qualité d’un dessin comme de celle d’un article.

Mais qui juge de la «qualité» en question? Avouez que l’argument peut être dévoyé par le politiquement correct qui submerge les réseaux sociaux, ou par la peur de s’en prendre à certains sujets. On pense à la décision du «New York Times» d’en finir avec ses dessinateurs de presse après la publication d’un dessin jugé antisémite…

Cette accusation de «politiquement correct» nourrit un faux procès. Nos tribunes sont les plus variées de la presse française. Nous venons au contraire de faire très exactement l’inverse de ce que le New York Times avait fait à l’époque, et qui ne m’avait pas du tout convaincu. Eux avaient décidé de mettre fin à la publication de tous les dessins au lieu de reconnaître leur responsabilité pour l’un d’entre eux. De notre côté, nous reconnaissons nos torts tout en réaffirmant notre engagement en faveur du dessin de presse. Nous ne rayons pas d’un trait de plume ce genre très particulier et nous continuerons de faire confiance au sens du second degré des dessinateurs et de nos lecteurs.

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Quant aux réseaux sociaux, il faut les considérer avec la plus grande distance. Ils sont aussi une caisse de résonance qui pousse certains dessinateurs à se montrer plus encore plus caricaturaux et provocants. C’est ce que j’avais indiqué plusieurs fois à Xavier Gorce: il faut se méfier des personnages que l’on y construit, et de la surenchère à laquelle on se laisse aller, qui finissent par nuire à notre vrai travail, le journalisme ou le dessin de presse.

L’esprit «Charlie» reste donc bien vivant au «Monde»?

Bien sûr. Nous avons toujours défendu la possibilité, pour Charlie Hebdo, de continuer à publier des dessins très provocateurs, conformément à sa ligne éditoriale. Nous avons toujours défendu la mémoire des dessinateurs assassinés de Charlie. Chaque journal, en revanche, a sa personnalité propre. Etre Charlie, ça n’est pas, pour tous les journaux, devenir une copie de Charlie. La liberté de la presse que nous défendons, c’est aussi la diversité de ses titres et de ses approches éditoriales.

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