Proche-Orient

Jérusalem, en attendant l’Intifada

La colère suscitée par l’annonce de Donald Trump coïncide exactement avec le trentième anniversaire de la première Intifada palestinienne

«Les Palestiniens ont perdu espoir. Ils sont frustrés et ne savent pas quoi faire. Ils ont abandonné l’idée qu’Israël leur concéderait leurs droits.» Ce constat fait par le maire de Gaza, Rashad As-Shawa, aurait pu être dressé hier. Mais il est vieux de trois décennies. A l’époque, il s’agissait d’expliquer l’éruption de violence qui se mit à secouer les territoires palestiniens. Le 9 décembre 1987, il y a exactement trente ans, commençait une insurrection populaire qui semblait surgir de nulle part et à laquelle personne ne s’était préparé: c’était la première Intifada. Elle allait durer cinq ans.

Trump a donné des munitions à tous les extrémistes de la planète

Hanan Ashrawi, membre du comité exécutif de l’OLP

La décision de Donald Trump, mercredi, de reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël a immédiatement braqué les projecteurs sur la ville sainte. Vendredi, porte de Damas, sortie de la grande prière: quelques drapeaux palestiniens brandis, des cris et des arrestations. Ailleurs, en Cisjordanie et à Gaza, les confrontations ont été plus violentes et se sont soldées par quelque 200 manifestants blessés et au moins un mort. Les prémices d’un nouveau soulèvement palestinien?

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«Trump a donné des munitions à tous les extrémistes de la planète, répond Hanan Ashrawi, membre du comité exécutif de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). En s’en prenant aux sentiments spirituels et aux émotions religieuses, il a touché un point dont les ramifications peuvent s’étendre partout.»

La première Intifada

Hanan Ashrawi est, précisément, l’une des principales personnalités à avoir émergé de la première Intifada. Parfaite inconnue jusque-là, elle incarnera les «Palestiniens de l’intérieur», ceux qui, à Gaza ou en Cisjordanie, vivent l’occupation israélienne au quotidien. A l’époque, ce sera la société civile qui donnera le ton. L’OLP, établie à Tunis autour de Yasser Arafat, doit se résoudre à suivre. D’autant plus que – fait révélateur – c’est précisément de ce 9 décembre 1987 que le mouvement Hamas datera son premier communiqué, et commencera ainsi à se faire connaître.

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«Journées de la colère»

Cette semaine, à la suite de l’annonce de Trump, l’Autorité palestinienne du président Mahmoud Abbas, dont l’ossature reste l’OLP, a demandé aux Palestiniens de descendre dans les rues pour participer à des «journées de la colère». Mais, pas plus qu’il y a trente ans, la direction palestinienne n’est en mesure aujourd’hui de dicter, ou même de prévoir, le comportement de la «rue» palestinienne.

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En l’an 2000, une nouvelle fois, les Palestiniens s’étaient rebellés. Rien, une fois de plus, ne permettait d’annoncer la mécanique sanglante qui se mit en place pendant cette «Intifada Al-Aqsa», du nom de la mosquée de Jérusalem. Rien, sinon la fragilité de la direction de l’époque et la brutalité avec laquelle répondit immédiatement l’armée israélienne. Contrairement à ce que prétend la thèse israélienne, c’est presque à reculons que Yasser Arafat dut se résoudre à accompagner cette nouvelle vague de colère, au risque d’être emporté avec elle.

Le gouvernement d’Abbas est déjà faible. La décision de Trump va encore détériorer sa légitimité, et le pousser à adopter des positions plus dures.

Et aujourd’hui? «Le gouvernement d’Abbas est déjà faible, en raison notamment du fait qu’il est perçu comme corrompu et inefficace, mais aussi parce qu’il n’arrive pas à concrétiser sa promesse d’une indépendance de la Palestine», analyse, dans Foreign Affairs, Ghaith al-Omari, qui fut partie prenante à l’initiative de Genève, qui cherchait à trouver un accord sur le conflit, en 2003. «La décision de Trump va encore détériorer sa légitimité, et le pousser à adopter des positions plus dures afin de ne pas se laisser déborder par le Hamas ou d’autres groupes.»

A trente ans d’intervalle, grosso modo les mêmes acteurs, la même occupation israélienne, et les mêmes explications. Mais un énervement à la mesure de ces balbutiements, de la part d’un proche de l’Autorité de Ramallah, qui ne souhaite pas voir son nom apparaître: «L’Intifada par-ci, l’Intifada par-là… Comme si les Palestiniens n’étaient bons qu’à ça.» Le responsable renvoie la balle: «Et que fait la communauté internationale pour protester contre cette décision totalement illégale de Trump? Elle attend juste que nos jeunes partent pour l’abattoir.»

Un grand nombre de jeunes Palestiniens passés par la prison

Selon les chiffres de l’organisation israélienne B’Tselem, plus d’un jeune Palestinien sur dix, habitant dans les quartiers arabes de Jérusalem et âgé entre 12 et 18 ans, a connu la prison au cours de ces trois dernières années. C’est-à-dire depuis qu’est montée l’attention autour de «l’Intifada des couteaux», censée représenter la nouvelle forme de l’insurrection, mais qui ne s’est jamais généralisée. «Cette annonce [de Trump] amènera-t-elle à un soulèvement prolongé ou à la troisième Intifada? C’est impossible à prévoir», insiste Ghaith al-Omari.

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