«La mosquée Al-Aqsa, c'est par là?» A ce musulman étranger, déboussolé dans le dédale de la Vieille-Ville, l'homme répond d'un haussement d'épaules, les bras chargés de provisions: «C'est par là, ou par là, ou par là…» Dans la Jérusalem arabe, tous les chemins mènent à l'Esplanade des Mosquées en cette nuit de la Destinée, la plus attendue du mois de ramadan. C'est cette nuit, dit la tradition musulmane, que le Prophète reçut d'Allah le texte sacré du Coran. Mardi, dans les ruelles de Jérusalem, à cette tradition se mêlait la politique, à mesure que les informations sur la fin prochaine de Yasser Arafat se faisaient plus précises d'heure en heure.

Les lumières multicolores dansent dans les épais nuages de fumée. Dans le souk de Qat Tanin, qui donne sur l'Esplanade, les fidèles font provision de brochettes d'agneau, de purée de pois chiches ou de jus de grenade pour fêter la nuit sacrée. Venus en famille par dizaines de milliers, tapis de prière sur l'épaule pour les hommes partis devant, foulard blanc pour les femmes, et beignets, tous pressent le pas pour ne pas manquer le début de la prière avant de s'installer sur l'Esplanade pour y passer une bonne partie de la nuit en récitant le Coran. A quelques mètres de l'endroit où Yasser Arafat rêvait d'être enterré, postes de télé et radios sont maintenant éteints, laissant l'homme malade à son sort. Seuls les chants religieux rythment la marche des croyants.

Rêve inaccessible

«Arafat? Sa vie est entre les mains d'Allah», explique un homme en s'attablant face à des plats de dattes, d'olives et de riz posés sur des cartons à l'entrée du souk. Bien sûr, mourir en cette nuit sacrée, c'est obtenir la promesse de devenir un saint, de parfaire le mythe en ce qui concerne le président palestinien. «Mais il faut avoir vécu correctement. Nul ne peut décider cela. George Bush deviendrait-il un saint s'il mourait aujourd'hui? Allah seul le sait», conclut l'homme, sans sourciller à l'idée de mettre dans le même sac le président américain et le chef palestinien.

Ces derniers jours à Jérusalem-Est, comme dans le reste des territoires palestiniens, les habitants ont concentré toutes leurs pensées à trouver les moyens de passer honorablement la fin du ramadan. Repas de fête et cadeaux pour les enfants sont devenus pour la plupart un rêve pratiquement inaccessible, alors que la Palestine s'enfonce dans la pauvreté. «Si Arafat meurt maintenant, nous devrons tout fermer pendant trois jours. Pour certains, ce sera une catastrophe», s'emporte Jamal, un marchand du souk, en montrant son étal coloré, où se mêlent jouets en plastique, affiches d'enfants posant devant des bandeaux palestiniens et posters d'un Bruce Lee tout en muscles. Pour Jamal, l'affaire est entendue: «Il y a très longtemps que la Palestine a été vendue», assène-t-il. «Lorsque les Israéliens ont eu besoin de lui, ils ont autorisé Arafat à rentrer à Gaza. Ensuite, ils l'ont tué à petit feu en l'enfermant dans son quartier général de Ramallah. Sur le fond, cela ne change rien pour nous. Rien du tout.»

Resté dans un coin à manger du poulet et du riz, Abou Saed, 90 ans, fait montre du même fatalisme et des mêmes commentaires peu amènes à l'endroit du président palestinien. Le vieil homme a vécu toute l'histoire récente de la millénaire Jérusalem: l'Empire ottoman, le mandat, la Jordanie, l'occupation israélienne. Il a un secret de longévité: les potions qu'il fabrique, à base d'amandes écrasées ou d'huile d'olive qu'il vend pour quelques sous. «Arafat a amassé assez d'argent pour manger avec des couverts en or massif. Mais au bout du compte, il meurt, comme nous tous», glisse-t-il en suscitant l'approbation amusée autour de lui.

Quartier juif verrouillé

Déployés en nombre par crainte de possibles débordements, verrouillant le quartier juif de la Vieille-Ville, les soldats israéliens laissent traîner nonchalamment leur fusil-mitrailleur comme étourdis par le défilé incessant. Deux policiers israéliens d'origine éthiopienne se sont même lancés dans la cohue pour obtenir un sandwich arabe au poulet. Juste à temps pour voir le responsable palestinien Nabil Chaath apparaître en direct de Paris, sur l'écran d'une télévision rallumée. Un court moment, le silence s'installe. Les gens se regardent sans trahir davantage d'émotion. Puis à nouveau, la musique recouvre les conversations.