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Jésuites comme le pape François, leur apport à l’Eglise

Attention, écoute, ouverture au monde et action sociale forgent aujourd’hui l’esprit jésuite

L’Argentin Jorge Mario Bergoglio est le premier pape jésuite de l’histoire. La Compagnie de Jésus, fondée en 1540 par le Basque espagnol Ignace de Loyola, possède une réputation de grande puissance et d’influence intellectuelle. Mais elle a produit relativement peu de hauts dignitaires religieux: «Quand il prononce ses vœux, tout jésuite doit promettre de ne jamais accepter un honneur de l’Eglise, à la fois par esprit d’humilité et pour marquer sa volonté d’agir à la base de la société», explique Jean-Pierre Delville, professeur d’histoire du christianisme à l’Université catholique de Louvain. Assouplie avec le temps, cette règle est aujourd’hui comprise autrement: un jésuite peut accepter les honneurs si son supérieur lui en fait un devoir ou alors, dans un second temps, après les avoir d’abord refusés. Est-ce ce qui s’est produit en 2005, au moment de l’élection de Benoît XVI?

C’est en tout cas l’un des éléments qui expliquent l’influence en coulisse, davantage que sur l’avant-scène, des membres de cet ordre, dont le supérieur général est surnommé le «pape noir». Un pouvoir, parfois qualifié d’occulte, qui a souvent suscité méfiance et jalousies. En 1773, la Compagnie de Jésus avait été dissoute par le pape Clément XIV, avant de renaître des années plus tard.

C’est de l’histoire ancienne. En acceptant de guider l’Eglise catholique, vêtu de blanc, le pape François ouvre un nouveau chemin. «Il n’a sans doute pas été choisi en raison de son appartenance à la Compagnie de Jésus, il possède des ressources propres, estime Philippe Portier, directeur du Laboratoire sociétés, religions, laïcités du CNRS. Mais certaines de ses qualités sont pour une part marquée par la spiritualité ignatienne.» Chez les jésuites, une grande attention est portée à l’intériorité, ainsi qu’à l’expérience personnelle qui mène à Dieu. Un troisième élément, selon Philippe Portier, est la «relationnalité» qui se traduit notamment par les politiques évangélisatrices et l’esprit missionnaire. Jorge Mario Bergoglio pratique précisément cette ouverture aux autres et l’écoute: ceux qui le connaissent témoignent de ses qualités relationnelles et du contact qu’il a su établir avec les populations pauvres, notamment. «Cette relationnalité sera l’un des éléments forts du pontificat», prédit Philippe Portier.

«L’intérêt porté à la personne, la relation concrète avec elle dans le dialogue, est l’une des caractéristiques propres de la Compagnie de Jésus. Le premier discours du pape mercredi soir en a été l’illustration», ajoute Jean-Pierre Delville. L’attention à l’autre peut aussi se rapprocher sur certains points de la psychologie, que l’ancien archevêque de Buenos Aires a d’ailleurs enseignée.

Aujourd’hui, l’ordre des jésuites compte au niveau mondial environ 12 000 religieux et 4000 novices, selon Jean-Pierre Delville. «Leur centre de gravité s’est déplacé des lieux d’expansion traditionnelle – l’Italie, l’Espagne, la France ou l’Allemagne – vers l’Amérique Latine et l’Asie», poursuit le professeur. Seize mille personnes, c’est peu, sachant que la France compte à elle seule, en tout, 13 000 prêtres en activité. «Mais l’importance des jésuites tient à d’autres caractéristiques que leurs effectifs», estime Philippe Portier. Inscrite dans l’histoire depuis le XVIe siècle, la Compagnie de Jésus possède «un capital de traditionnalité» important, de même que d’importantes ressources intellectuelles et spirituelles, transmises à travers le réseau d’enseignement et de formation.

Les membres de la Compagnie de Jésus ne vivent pas reclus dans des monastères: il s’agit d’un ordre ouvert sur le monde. «Sa dimension internationale est une particularité: la rencontre avec les autres cultures est très importante», souligne Jean-Pierre Delville.

L’enseignement et la formation constituent l’une des marques de fabrique des jésuites. Cette spécialisation a souvent conduit à les identifier avec les élites et les personnages importants des cours ou des Etats. Mais l’ordre a parallèlement développé une proximité avec le peuple au nom de l’évangélisation et de relation à l’autre. Si cette dimension existe depuis longtemps – le film «Mission» qui décrivait le rôle des jésuites auprès des Indiens du Paraguay, d’Argentine et du Brésil en témoigne –, elle s’est particulièrement développée à la fin du XXe siècle avec les prêtres actifs dans les bidonvilles d’Amérique latine ou d’Inde. «Les jésuites ont partiellement désinvesti la mission d’enseignement qui monopolisait leur énergie, pour investir davantage le champ de l’action sociale, de l’aide aux démunis ou aux réfugiés», explique Jean-Pierre Delville. L’Argentin en est une illustration vivante, lui qui admire aussi saint François d’Assises, fondateur d’un autre ordre symbole de l’humilité et de la simplicité .

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