Elle avait l'air incrédule de se retrouver là, Ingrid Betancourt, sous les dorures de l'Elysée, à côté de majordomes en gilet blanc prêts à servir le champagne. Moins de quarante-huit heures avant son arrivée en France, où elle a été accueillie vendredi avec des égards réservés à un chef d'Etat, elle était encore prisonnière des FARC dans la jungle colombienne. Devant les membres de son comité de soutien, aux côtés de sa famille et de Nicolas Sarkozy, elle a livré un récit saisissant de ses six ans et cinq mois de captivité.

«Absolument hostile»

«Si vous saviez ce que c'était de savoir [que vous me souteniez], au fin fond de cette jungle. Il n'y avait pas de soleil, pas de ciel, juste un plafond vert. Je suis très écolo, mais là, c'était trop... une muraille d'arbres, des bêtes plus épouvantables les unes que les autres. J'ai fait en moyenne 300 km à pied par an. [...] J'ai marché avec un chapeau sur la tête, enfoncé jusqu'aux oreilles, parce qu'il y a toutes sortes de choses qui vous tombent dessus, des fourmis qui vous piquent, des bestioles, des poux, des tiques... [...] Tout, dans la jungle, pique. C'est un monde absolument hostile.»

Pour elle, cependant, l'animal le plus dangereux de la forêt vierge n'est ni la tarentule, ni le serpent, mais l'homme. En particulier ceux qui marchaient derrière elle, en la «poussant dans le dos, avec leurs gros fusils» - les rebelles des FARC. «J'étais avec des personnes qui souffraient autant que moi, probablement plus, a expliqué Ingrid Betancourt au sujet de ses camarades de détention, soldats et policiers colombiens pour la plupart. Parce que, eux, ils n'avaient personne.»

Afin de distraire les autres prisonniers, la captive franco-colombienne s'était improvisée professeur de français. Elle leur apprenait les paroles de La Marseillaise, leur parlait de sa seconde patrie, «pour qu'ils arrêtent de penser au suicide, de se morfondre l'âme». Son réconfort personnel, elle le trouvait dans la prière, dans les messages que lui faisaient parvenir, grâce à la radio dédiée aux otages, sa famille et ses supporters dans le monde entier. Ils lui ont permis, dit-elle, de «rester vivante, physiquement et spirituellement».

Ingrid Betancourt s'imaginait, aussi, le jour de sa libération, rêvait de s'évader - toutes ses tentatives ont échoué - et de marcher jusqu'à un village isolé où, grâce à une cabine téléphonique, elle pourrait entendre à nouveau la voix de sa mère. Un moment qu'elle a finalement vécu pour de bon, mercredi dernier, en arrivant sur la base militaire où l'avaient amenée ses libérateurs de l'armée colombienne.

Une rançon ou une récompense a-t-elle été versée pour soudoyer ses geôliers, comme l'a affirmé la Radio suisse romande? Ingrid Betancourt est sceptique: «J'ai dans la tête l'image du commandant Enrique (ndlr: son principal gardien). Je connaissais bien Enrique. Vous savez, il y a une intimité qui se crée entre le bourreau et le torturé. Je pouvais voir ce qu'il sentait là, par terre [dans l'hélicoptère], je pouvais voir le rictus de sa bouche. Il avait honte, il avait peur. Je ne pense pas qu'un homme qui vient de recevoir une rançon puisse avoir une expression pareille.»

«Nouveau départ»

Désormais, Ingrid Betancourt pense à l'avenir. Ce samedi, elle subira des examens médicaux dans un hôpital militaire parisien avant de «prendre un nouveau départ». Elle entend se consacrer à la libération des nombreux otages qui demeurent prisonniers de la jungle colombienne. Mais, d'abord, elle veut se reposer, retrouver les siens: «Il y a des jours devant moi, des jours merveilleusement vides, pour les remplir de bonheur.»