Royaume-Uni

Le jeu dangereux de Theresa May en Irlande du Nord

Pour rester première ministre, Theresa May veut passer un accord avec un parti unioniste, quitte à perdre sa neutralité dans le conflit qui a déchiré l’Ulster durant des décennies

Arlene Foster va venir ce mardi à Downing Street en faiseuse de reine. La patronne du premier parti d’Irlande du Nord, le Democratic Unionist Party (DUP), a rendez-vous avec la première ministre britannique pour tenter de trouver un accord électoral. Elle sait qu’elle détient la clé du pouvoir. Avec dix députés dans ses rangs, elle peut apporter à son hôte les voix nécessaires pour obtenir une majorité absolue à la Chambre des communes. Theresa May dispose de 318 sièges, et il lui en faudrait au moins six de plus. «Elle a besoin du DUP bien plus que l’inverse», estime Jon Tonge, de l’Université de Liverpool.

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Une province à part

Cette situation déséquilibrée inquiète beaucoup les spécialistes de l’Irlande du Nord. La province est un cas à part, loin des jeux politiques habituels. De la fin des années 1960 à 1998, un conflit civil larvé y a fait 3500 morts. Si la paix est bien établie depuis les accords du Vendredi-Saint en 1998, les tensions entre les républicains (ceux qui veulent s’unir avec la République d’Irlande, catholiques) et les unionistes (ceux qui veulent rester dans le Royaume-Uni, protestants) restent à fleur de peau.

Depuis janvier, faute d’accord entre les deux camps, il n’y a plus de gouvernement en Irlande du Nord. Le partage du pouvoir entre le DUP et le Sinn Féin (le premier parti républicain), en place depuis dix ans, s’est effondré après des années d’anicroches, qui ont culminé par un scandale de gaspillage de subventions dans le secteur des énergies renouvelables. Les discussions pour créer un nouveau gouvernement d’Irlande du Nord ont repris ce lundi, mais sans avancées notables.

Deux «arbitres»

Ces discussions se font sous la supervision de deux «arbitres»: les gouvernements britannique et irlandais. Depuis trente ans, Londres et Dublin pilotent le processus de paix, se voulant des intervenants neutres, pressant chacun leur camp. «Ils sont les médiateurs. Mais comment est-ce qu’ils peuvent être médiateurs si les unionistes entrent au gouvernement britannique?» interroge Alastair Campbell, ancien conseiller de Tony Blair au moment des accords du Vendredi-Saint.

Un fragile équilibre

«A l’époque, l’accord a été signé parce que le gouvernement britannique avait accepté d’être neutre, ajoute Jonathan Powell, le principal négociateur britannique de l’époque, dans une tribune dans le Financial Times. […] Mme May ne peut plus prétendre être neutre.» Cet ancien proche de Tony Blair conclut, brutal: «Est-ce vraiment dans l’intérêt national de mettre à mal le processus de paix en Irlande du Nord pour que Mme May puisse se traîner à Downing Street pendant quelques semaines ou quelques mois de plus? Il serait plus digne d’accepter la défaite que de rester dans ces conditions.»
Les Britanniques ne sont pas les seuls inquiets. Enda Kenny, le premier ministre irlandais, a téléphoné à Theresa May dimanche pour exprimer ses craintes. Le message: ne pas mettre en danger le fragile équilibre en Irlande du Nord.

Divisions au sein de la société irlandaise

N’est-ce pas exagérer le risque politique, alors que les armes se sont tues depuis deux décennies? Après tout, dans ses discussions avec Theresa May, le DUP n’a qu’un seul objectif, «obtenir plus d’argent pour l’Irlande du Nord», explique Jon Tonge. Les discussions ne semblent pas concerner le processus politique de Belfast, du moins pas ouvertement.

Mais l’Irlande du Nord demeure fragile. Particulièrement parmi les catégories populaires, unionistes et républicains n’habitent pas les mêmes quartiers, ne vont pas dans les mêmes écoles, ne fréquentent pas les mêmes églises. La politique est encore largement sectaire: Alliance, le seul parti qui n’est pas ouvertement d’un camp ou de l’autre, ne dépasse pas 8% des voix. Quelques groupuscules terroristes dissidents font également parler d’eux régulièrement: une bombe a explosé en février, un policier a été blessé par balles en janvier, un homme a été assassiné en octobre… La liste continue.

Défi majeur

Enfin, le Brexit pose un défi majeur. Aujourd’hui, il n’y a plus aucune frontière visible entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande. Dublin et Belfast ne sont qu’à deux heures de route, et seuls les panneaux indicateurs qui passent de kilomètres en miles prouvent le changement de pays.

Quand le Royaume-Uni sortira de l’Union européenne, le rétablissement d’une frontière pourrait être nécessaire. Il faudra pouvoir contrôler l’immigration et le commerce si le pays décide de quitter le marché unique. Les républicains n’apprécieraient alors pas du tout de voir l’île de nouveau morcelée. Autant de facteurs qui rendent le rapprochement de Theresa May avec le DUP particulièrement périlleux.


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